A la Goutte d’Or, la mort programmée des jardins partagés

J’écoute l’émission «CO2 mon amour » sur France inter et j’y entends des phrases qui me ravissent, celle-ci par exemple: «Jardiner est un acte de résistance parce qu’on est dans le sens de la vie, dans le futur, loin de ce qui nous fait mourir. » J’entends aussi les mots de Gilles Clément, cette merveille d’homme et de jardinier, qui vante le brassage des plantes et des hommes : «Pourquoi ce succès des jardins partagés, et il y en a plus de cent dans Paris ? Parce que les gens y trouvent ce qu’ils ne trouvent pas ailleurs. »

Et je m’indigne de la mort programmée de deux jardins à la Goutte d’Or et à Marx Dormoy. «La Goutte verte », une merveille de variété floristique (286 espèces). Un espace de convivialité et de rencontre entre rue Cavé et Stephenson. Où l’on s’occupe aussi, depuis plus de quatre ans, des enfants du quartier ; où on leur apporte la connaissance, indispensable à leur futur, des plantes, des insectes et des oiseaux. Où ceux, nombreux, qui ne partent jamais en vacances, dégustent fraises, cerises, et figues en saison.

«La foncière logement » vient, par lettre, de signifier aux jardiniers de dégager et rapidement. Quant à la mairie du 18e , elle ne leur propose rien ou des broutilles. Un espace minuscule et, désormais poubelle, à l’angle de la rue Myrha et Affre. Ou bien un tas de gravats, à l’emplacement de l’ancienne mosquée El Fath et encore, pas sûr. D’ailleurs, on vient aussi d’y raser les buddléias (arbre aux papillons) qui, s’apprêtaient à faire un peu d’ombre dans cet espace minéral. Table rase !

Idem, pour le Bois Dormoy promis à un rasage en règle à court terme. Un bois, on a bien lu, peuplé d’une quarantaine d’espèces végétales et de toute la faune qui va avec. Un véritable poumon vert et, le seul, à deux pas de l’un des rues les plus embouteillées du quartier. Là ou j’ai rencontré Abdelkader, attaché avec d’autres chibanis, à planter tomates et fèves. Là où j’ai assisté à des concerts, des expos. Là, où le dimanche après midi, les enfants cavalent partout et construisent des cabanes.

J’entends encore la voix de Yasmine, la responsable de «la Goutte verte », me dire, pas plus tard qu’hier :  » A la Goutte d’Or, on étouffe ».

Parce qu’on bétonne, parce qu’aussi on ne demande l’avis de personne et surtout pas des concernés. On construit pour notre bien. Qui peut se battre contre les logements sociaux, les crèches ou les Ehpad qui remplaceront les jardins ? Pourquoi nous enferme-t-on dans un tel dilemme ? Pourquoi ne pense-t-on pas l’aménagement d’un quartier en tenant compte de toutes ses composantes. La mixité sociale, la diversité, la mairie de Paris n’a que ces mots à la bouche. Mais justement, c’est très exactement cela qui existe dans les jardins partagés.

Les matins, quand je vais au «jardin L’Univert » où je suis jardinière, rue Polonceau, nous n’écoutons que le silence, parfois rompu par le chant des merles ou des mésanges. Nous contemplons ce qui s’est produit quand nous avons, la veille ou deux jours auparavant, tourné le dos : la plate-bande de géranium rustique qui prend ses aises, le jasmin qui, désormais, embaume tout, les roses qui éclosent dans une explosion de couleurs, les bleuets et le lin rouge semés l’an dernier et miraculeusement apparus.

C’est à L’Univert que j’ai rencontré Caroline, Isouphou, Saïd, Eddy, Khadidja, Regina, Dominique, Sodeh. Là que certains viennent en voisin de la HLM qui surplombe le jardin : Mama la griotte, Mohamed le musicien chanteur, Cherifa, Sophie, Fatiah, Mariam ou Mostapha, amateurs de menthe et de salade.

La mixité, la diversité, c’est dans ce jardin que je les ai rencontrées !

Quant aux vertus de connaissance et d’écologie, tant vantés par nos élus, parlons en ! Une anecdote : la semaine dernière, est venue au jardin une petite fille, d’une dizaine d’années. Elle habite la Goutte d’Or et est en sixième au collège Clémenceau. A peine entrée au jardin, elle a mis sa capuche. Terrorisée par les insectes, les mouches, qu’elle prenait pour des abeilles, et les fourmis qui la faisaient frissonner de peur. Il a fallu l’accompagner, l’apprivoiser pour qu’elle apprivoise à son tour le jardin. Lui faire sentir et deviner le nom des plantes aromatiques : le thym, le romarin, la verveine, la sauge etc. L’accompagner aussi vers le compost et, comme il faut se faufiler entre les bambous, elle a remis sa capuche la serrant bien et à deux mains. Finalement, c’est Eddy qui a eu la meilleure idée : il lui a tendu le tuyau d’arrosage. Elle a donc passé à arroser ce qui lui restait de temps avant de se rendre en cours .

Cas extrême. Peut être. Mais tout de même, faut-il continuer à fabriquer des enfants de béton, pour qui un jardin est une jungle, peuplé de dangers, de peurs et de fourmis féroces ?

Si on éradique le Bois Dormoy et la Goutte verte, il ne restera plus de jardins partagés d’envergure dans ce coin de 18e. Prenez vous en main, citoyens,  «végétalisez », et gentiment, les pieds d’arbre ! C’est le mot d’ordre de nos élus ! Pourquoi pas. Mais la question désormais est de savoir si la  «végétalisation » remplacera les jardins partagés. Sous mes fenêtres, boulevard Barbès, les espaces promis à la « végétalisation ». Des cadres de bois d’une laideur sans pareille entourent les platanes du boulevard. Ils sont à hauteur d’homme et servent d’accoudoir aux passants. C’est déjà ça. Pour le reste, ils sont remplis de canettes vides et de mégots.

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Les jardiniers du Bois Dormoy appellent à venir nombreux à une manifestation devant la mairie du 18e , mardi 14 juin à 18h30, pour demander à Eric Lejoindre, le maire de l’arrondissement, de revenir sur sa décision de raser le Bois Dormoy.