Parcelles africaines

 

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Sur l’esplanade Hanna Arendt à Montreuil: un jardin  © Edith Canestrier

Un jardin extraordinaire à deux pas de la porte de Montreuil. L’association des femmes maliennes de Montreuil y cultive pommes de terre, oignons et radis mais aussi un certain art de vivre. Jus de gingembre et bissap sont évidemment de la partie.

 Je n’ai pas osé entrer tout de suite. Sur l’esplanade Hanna Arendt à deux pas de la porte de Montreuil : un jardin sur le toit du Décathlon. Une petite pancarte à l’entrée : «Jardin de l’association des femmes maliennes de Montreuil ». Des gamins jouaient sur le terrain de basket qui le jouxte. D’autres s’entraînaient à la break-dance dans un coin de la dalle.

Mais au jardin, personne. Pas de clôture. Je suis entrée. Et j’ai longé, en intruse, une petite allée qui le parcourt sur toute sa longueur jusqu’au compost. Des fleurs partout, des iris en pagaille, des bicolores, des violets, des roses de Damas, du seringa en folie. Une bonne trentaine de parcelles bien délimitées, séparées les unes des autres par des haies de framboisiers, de cassis ou de mûres. On était au mois de mai 2015. J’y suis retournée avec obstination des mois durant et, retournée encore ce printemps, pour le plaisir.

Le temps fort du jardin ? Le dimanche après midi ou le soir. On y retrouve le noyau dur des jardinières. Hawa Camara, Tinam Trang, et Kadidia Sangaré. Hawa est la fondatrice avec Lydie Périllaud, de l’association des femmes maliennes, créée en 2006 et elle en a été la présidente jusqu’à l’an dernier. Elle plante ce qui est ici le nec plus ultra: Une vivace, la pomme de terre noire.

Sous sa tonnelle de bambou, écho à son Cambodge natal, la parcelle de Tinam est un jardin en soi. Les grenouilles sont en plastique, et les CD en suspension, sont là pour éloigner les oiseaux. Une armada de capucines escalade les bambous et, cette année, elles ont pris le large. Jusque dans les terres de Kadidia qui, elle, vient le soir, en sortant de la crèche où elle est auxiliaire de puériculture et précise « Si je n’étais pas si fatiguée après le travail, je viendrais tous les soirs. »

Le jardin est né en 2009, soutenu par la fondation de France et la mairie de Montreuil. Il fait 800m2. 40 à 50 centimètres de terre ne permettent pas les arbres mais les arbustes, oui : lilas ou noisetier. De l’autre côté de l’esplanade, une parcelle collective est réservée aux enfants des écoles du bas Montreuil. lls viennent y apprendre l’indispensable : semer, regarder, sentir, toucher.

Il y a bien sûr d’autres accros au jardinage, Fatoumata Diakité par exemple, toute en rondeur, avec comme une distance au bord des yeux. Elle cultive le potimarron, les haricots et les courgettes. La très rieuse, Sorofin Cissé elle, est toute à sa passion : « Mon jardin, c’est mon médicament. » Bambu Couliballi se désole. Elle est restée quelques mois au pays et sa parcelle a pris des airs sahéliens. Il y a aussi Fanta Diarra, silhouette menue, enveloppée de voiles, la doyenne du groupe. Fanta ne se sépare guère de son daba, une sorte de serfouette qui, au Mali, sert à labourer, griffer et aérer la terre. Elle plante le maïs comme au pays et la pomme de terre comme tout le monde ici.

D’autres jardinières appartiennent à l’association, ne sont pas maliennes, viennent des cités proches, en voisines, et souvent en amies. Tinam et Yvette Vialla ont fonctionné en binôme au dernier vide-grenier. Yvette main verte et, cigarette au bec, bine avec ardeur et surveille, sourcils froncés, ses carottes, ses salades, ses radis et ses courgettes. Ce printemps, elle râle : « Il a trop plu, rien ne pousse. » Michèle, une belle dame aux cheveux très blancs et très courts partage désormais un coin de la parcelle d’Hawa. Kadidja, une voisine maghrébine occupe, elle, deux parcelles et voit grand. Dans son potager, tomates, choux, courgettes, salades et fèves sont à touche-touche. Savoureux mélange entre potager et fleurs, chez Amador. Un eden foutraque, absinthe et soucis en prime. C’est là que se sont aussi installées deux nouvelles venues, Mylène et Lucie. Autre nouvelle venue, mais celle là a pris ses marques près du compost : Fatoumata Sow, une élégante longiligne : la nouvelle présidente de l’association.

Au début, les jardinières ont été conseillées par une association «Le sens de l’humus ». Il s’agissait bien sûr d’apprendre aux «étrangères » à planter et à récolter en saison et le bio serait le mieux. Hawa : « Nous, on voulait aussi cultiver comme chez nous. Du maïs, de mil, du sorgho. » Mais il a fallu en rabattre : «Je suis venue avec un bâton de manioc, mais on m’a dit que ce n’était pas possible. » Pour le bio, Hawa en rigole encore: « On est quand même à deux pas du périphérique. » Ce n’est pas l’avis d’un personnage central du jardin, Pierre Bouchet, jardinier horticulteur « trente-cinq ans au service de la mairie de Montreuil ». Il vient en bénévole et quasiment tous les jours. Le bio, il est pour : «On y passera entièrement d’ici 2020 ». Sec comme de l’amadou, visage émacié, Pierre revient d’un séjour, le deuxième, à Tenéia, le village d’Hawa au Mali. Il y a perdu quelques kilos, mais appris tout ce que les anciens du village savent des plantes médicinales, qui soignent tout, la fièvre, les problèmes digestifs ou pulmonaires. Au jardin, il n’est plus Pierre mais Adama. « C’est mon fils, lance Hawa ! ? » Peut-être parce qu’il est attentionné et respectueux: « Ces femmes sont pragmatiques, plantent selon leur besoin mais chacune apporte sa touche ». Lui, plaide pour le mélange : « Tout repose sur la diversité locale, on n’intervient pas de façon agressive, on joue sur la multitude d’interactions qui permettent l’auto-régulation, donc on accepte le trèfle et le plantain. »

Place donc aux advendices, euphorbes dans toutes leurs déclinaisons, onagre, mauve, valériane etc. Pierre s’occupe aussi du compost et Hawa, sous ses conseils, n’est pas la dernière à manier la débroussailleuse. Dans son jardin personnel, chez lui, le jardinier fait des expériences : «J’ai tenté la patate douce, et ça marche, ça pourrait donner ici. » De quoi faire rêver les jardinières. Kadiedou cultive depuis deux ans l’hibiscus. Et plus exactement, l’hibiscus Sabdarifa, une variété qui ne pousse qu’en Afrique de L’Ouest. La fleur permet de confectionner le bissap, ce délice du désert, dont la feuille est aussi utilisée pour faire une sauce d’accompagnement. Cette année, il a tellement plu que l’hibiscus n’a même pas montré le bout de son nez. Idem pour le gombo au grand dam d’Hawa. Comme dit Pierre, « La pluie a permis un incroyable extension des fougères et a fait le bonheur des limaces. » Elles ont boulotté les plants de tomates, éradiqué les fanes de carotte et de radis. Mais pas question de baisser les bras…Kadiedou : « Viens m’aider, on va semer des radis noirs. »

Pour accéder aux jardinières, repérer les jours de jardinage. Il faut prendre le temps de se rendre au local de l’association, qui est à une station de métro du jardin. Et il n’est pas rare d’ailleurs qu’on passe du local au jardin, pas rare non plus qu’on y finisse, aux beaux jours, par un repas partagé. Au menu : tiep, beignets maliens (les frous-frous). Et au final, spectacle des lascars de la dalle, Nathanaël et ses potes dans des numéros de break dance.

Le mercredi après midi, jardinières ou pas, tout le monde vient au local. Ambiance : Les femmes sont sur leur trente-et-un. Boubous chamarrés, wax ou bazin, bracelets de perles, ou d’argent, boucles d’oreille. Féminité affichée tous âges confondus. Et jus de gingembre et bissap pour toutes. Les femmes y font de la couture. L’argent circule pour la tontine. Et Ici se joue, une merveille malienne, le cousinage (synangonnya en bambara). Un rituel complexe qui, en gros, permet de se charrier, de se taquiner, de se moquer les unes des autres, peu importe l’âge. Résumée par Hawa : « C’est le moment où on se lâche, on met tous nos soucis de côté. »

L’association est là pour rompre l’isolement, les difficultés d’insertion, les interminables démarches administratives pour les droits. Grâce à une kyrielle de bénévoles, des cours d’alphabétisation sont donnés à celles qui n’ont jamais appris à lire ou à écrire (presque toutes). On y fait aussi du soutien aux devoirs pour les enfants. Toutes ces activités permettent aux adhérentes d’être désormais présentes aux conseils de classe. De se faire accompagner dans les démarches auprès de la CAF, de la préfecture. En outre, l’association participe à tout ce que Montreuil, compte de festivités.

Mais toujours il a fallu lutter pour appréhender l’inconnu, se battre. Fatoumata Diakité : « Lutter pour apprendre la langue, pour chercher du travail car les maris ont peur que cette liberté nous fasse partir. »

Et pour moi, malgré les interminables conversations en bambara ou en soninké, et les fous rires auxquels je ne comprenais rien, il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour me sentir bien, au chaud, avec Hawa qui lance toujours quand j’arrive « ça fait longtemps !», et, Tata, la flamboyante, qui, dès ma deuxième visite, a tendu les bras: « Viens t’asseoir à côté de moi ! »

Association des femmes maliennes de Montreuil (AFMM) 29 rue du Sergent Bobillot. 93100 Montreuil 01 48 70 11 15. A.f.m.m@orange.fr

Le jardin : Place Hannah Arendt, rue de la république Montreuil. Metro Porte de Montreuil

A lire :Elles l’ont vécu, les femmes maliennes de Montreuil témoignent, parJoëlle Cuvilliez, Véronique Guillien. Ed. Rhubarbe

A écouter  : Hawa Camara. «D’ici et d’ailleurs » émission de Zoé Varier sur France Inter.

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Hawa Camara, fondatrice de l’association des femmes maliennes de Montreuil © Edith Canestrier

Photos © Edith Canestrier