« Sacrées Graines », sacrée expo!

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Mircéa Cantor :: Don’t judge, filter, shoot

D’abord j’ai applaudi des deux mains : une exposition sur le Couscous, à l’Institut des Cultures d’Islam (ICI), une sacrément bonne idée ! Mon enthousiasme, je le confesse, ne dépassait guère le slogan un brin rebattu, et assez émoussé par les temps qui courent, du «vivre ensemble ». Donc, le couscous, souvent érigé en plat préféré des français, voilà de quoi rassembler, réunir autour d’une table et pourquoi pas d’une expo. J’étais loin du compte.

Je me suis inscrite à une visite guidée par les commissaires de l’expo, Elsa Blanc et David Régnier et en présence de quelques artistes. Trois remarques sur ces derniers : leur jeunesse pour la plupart, leur talent, leur insolence aussi.

Prenons Mehdi-Georges Lahlou, un vrai ludion de 33 ans et, avec lui deux œuvres qui appellent à la méditation sur le temps qui passe, fragilise les œuvres, effiloche une monumentale structure faite de fine semoule. Même principe ou presque, chez Mircea Cantor et son immense rosace faite de tamis troués de balles d’or et de béton, que l’on découvre en s’approchant, accumulées sur les bords. Méditation plus abstraite avec Yazid Oulab un artiste d’inspiration soufie (on se souvient de L’astrolabe pour l’exposition Ici-là et au delà). Ici, la graine se transforme en une nuée de points réalisés à la mine graphite, et forme ainsi des spirales hélicoïdales interrogeant sur l’origine, la fin, le devenir.

Impossible bien sûr en parcourant l’exposition de ne pas y trouver mille métaphores de tous les chaos du monde. C’est sa force, sa pertinence qui permettent aussi au visiteur de laisser libre cours à ses propres images, ses propres références, voire ses propres indignations.

Les deux valises de Naz Sharokh sont un rappel de voyages anciens sur la route de la soie, impossibles aujourd’hui qu’on soit victime de la guerre, de la répression, de la misère ou même simplement adepte de «l’aventure », comme disent les africains.

Face aux valises de Naz Sharokh, les photos frontales sur fond neutre de Jean- Luc Moulène, de tous les produits nécessaires à la confection du couscous : fèves, semoule, huile d’olive, amandes. Des photos documents pour une circulation symbolique de ces produits fabriqués en Palestine et qui n’en sortent pas, exclus du marché international, tout comme, cela va sans dire, leurs producteurs.

Démarche similaire pour Laurent Mareschal qui a vécu plusieurs années en Israël et en Palestine. Mais là c’est une monumentale installation qui reproduit sur le sol, le plan d’un appartement en trompe l’œil. L’œuvre est constituée de cinq épices et imite les zelliges, ces mosaïques populaires en Europe, au Maghreb et en Palestine. Son nom : Beiti, le même mot pour dire «Ma maison » en arabe et en Hébreu. Le même mot mais…

 

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NIna Esber : la bonne graine

On n’en a pas fini avec les références. A la recherche de «la bonne graine », la performeuse Ninar Esber, trie, avec patience et méticulosité, une tonne de maïs, formées de graines de trois couleurs différentes. Bien sûr, il y a là, la reproduction de gestes dévolues aux femmes dans les sociétés traditionnelles. Ces gestes que l’on retrouve dans les cinq vidéos d’Ymane Fakhir qui a filmé les mains de sa grand mère : blé trié, pâte à pain malaxée, pain de sucre concassé etc. Mais chez Ninar Esber, il s’agit bel et bien d’une autre pratique, celle qui consiste à stigmatiser, trier, séparer «le bon grain de l’ivraie ».

Younès Rahmoun est marocain, et a des allures de lascar : tout de noir vêtu, casquette vissé sur le crâne. Lui, ce qu’il interroge, c’est une autre forme de séparation. Celle des sexes dans sa propre culture. Baydaq (pion en arabe), évocation du café où l’on se retrouve entre hommes et Loqma (boulette) qui évoque bien sûr l’univers féminin. Univers séparés, univers compressé dans Baydaq, fluide dans Loqma.

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Zoulikha Bouabdellah : Ni, ni, ni

Détournement de l’objet domestique par excellence, le couscoussier, pour un autoportrait photographique avec Zoulikha Bouabdellah. Le triptyque «ni, ni, ni » fait référence au «Singes de la sagesse ». Une visiteuse y a vu aussi une critique du confinement des femmes à la cuisine au Maghreb. Zoulikha n’a pas dit non puis s’est marrée : «Dans les dernières statistiques en France, on sait que seuls 20% des hommes participent aux tâches ménagères.»

Il n’en fallait pas plus pour rire aussi au pied-de-nez d’Abdelkrim Tajiouti, né en France: des galettes de cuir enserrés par un étau métallique figurant un kebab devant un miroir brisé, sur lequel figure une version détournée de notre devise républicaine : Liberté-Egalité-Kebab. Cherchez l’erreur !

«Sacrées Graines » jusqu’au 15 janvier 2017 (entrée libre et gratuite)

Institut des Cultures d’Islam:ICI Goutte d’Or 56 rue Stephenson Paris 18e,

ICI Léon 19 rue Léon Paris 18e

Renseignements/ Réservations

Tél O1 53 09 99 84      accueil@institut-cultures-islam.org