Gentrification à la Goutte d’Or : ça résiste !

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Les Africains viennent de Paris, de banlieue, d’Espagne, ici, rue Poulet, au bien nommé « Marché d’Afrique »  Photo Edith Canestrier

Un ouvrage collectif de chercheurs qui jette un pavé dans la mare. Non, l’arrivée des «bobos » dans un quartier populaire et immigré n’engendre pas forcément  un processus de remplacement des anciens par les nouveaux arrivants. En clair, la gentrification d’un quartier n’est pas – ou pas toujours – un processus inéluctable
d’éviction des classes populaires par les classes moyennes. Un exemple ? La Goutte d’Or.

Rencontre avec Marie Chabrol, géographe, maître de conférences à l’Université de Picardie-Jules Verne, qui a travaillé pendant cinq ans sur la gentrification du quartier. Où désormais «gentrifieurs » et «gentrifiés » cohabitent. Oui, mais comment ?

– Quand sont arrivés les nouveaux habitants, ceux que vous appelez les  » gentrifieurs »,  dans la Goutte d’Or ?

 – Au début des années 2000, et à cause de la flambée des prix de l’immobilier dans Paris. A l’époque, les classes moyennes commencent à avoir des difficultés à se loger dans Paris, à l’achat comme à la location. Le 11e est trop cher, le 20e aussi. Durant la décennie 2000, les prix ont explosé à Paris où ils ont été multipliés par deux. A la Goutte d’Or, même s’ils sont multipliés par trois, le quartier reste accessible. Il est à cette époque dans une période de creux avec beaucoup de trafics de médicaments, de crack, beaucoup de prostitution aussi, notamment rue Myrha. La population y est vieillissante et pas mal d’appartements sont inoccupés, peu chers et donc disponibles à la gentrification dans un contexte où le reste de Paris devient inaccessible. En outre, ce qui attire aussi les nouveaux habitants est que le quartier n’est pas enclavé et même très bien desservi. Il y a au moins trois lignes de métro, les gare du Nord et de l’Est toute proches et de nombreuses lignes de bus qui permettent d’en sortir.

Qui sont ces nouveaux habitants ?

– Ils sont plutôt jeunes : des trentenaires voire moins. Des gens issus des professions de la communication ou de l’informatique, des journalistes, des graphistes, des enseignants-chercheurs. Et principalement des primo accédants, des célibataires ou des couples sans enfants car les appartements sont petits.

– La zone sud de la Goutte d’Or abrite beaucoup de logements sociaux qui ont été un frein à la gentrification. Qu’en est-il, dans la zone Nord, à Château-Rouge ?

– Dans les années 2000, la communication de la mairie du 18e affiche une reprise en main du quartier. On lutte contre l’habitat insalubre : plus de 50 immeubles du parc privé sont concernés avec des projets de démolition et reconstruction de logements sociaux, rue Doudeauville et rue Myrha par exemple. Il y a aussi une reprise en main des espaces publics. Il s’agit de réguler les commerces et il y a eu beaucoup de contraventions contre ceux qui empiètent sur les trottoirs. On s’emploie aussi à les diversifier. Les pouvoirs publics qui sont devenus propriétaires des nouveaux immeubles reconstruits et notamment des locaux en rez-de-chausse, cherchent à les attribuer, via la Semavip et la Semaest (1), à d’autres commerces que les commerces africains : Un Franprix (aujourd’hui G20), une boulangerie et un primeur rue Myrha, un fleuriste rue Doudeauville par exemple. La politique de la ville participe alors de la gentrification parce qu’elle contribue à changer l’image du quartier. Son slogan dit : « le quartier va changer ». L’objectif est d’attirer et de stabiliser une population de classe moyenne dans le parc privé.

La politique est identique dans les nouveaux immeubles de logement social. L’objectif est là aussi d’attirer des classes moyennes en introduisant un tiers de logements attribués à la catégorie la plus haute en matière de revenus : 4500 euros pour un couple avec deux enfants, voire plus dans le cas de logements de type PLI (Prêt Locatif Intermédiaire). Au total, un tiers des logements est attribué aux plus pauvres, un autre à des revenus moyens, et un tiers à des revenus hauts. Ce que la mairie appelle le «tiers-mixité ».

S’y ajoute un phénomène qui n’est pas si marginal : la gentrification n’est pas uniquement portée par des propriétaires venus de l’extérieur, mais aussi par des habitants qui sont là depuis longtemps, et qui se trouvent là au bon moment pour faire des affaires. Par exemple des petits propriétaires qui retapent leur appartement et le revendent en faisant une belle plus-value. Ceux-là aussi participent au processus de gentrification : en remettant leur logement sur le marché, ils contribuent à l’accélération du processus.

– Vous avez analysé, et appartement par appartements, dans des immeubles rue de Suez, de Panama, Doudeauville, et rue Léon, la population qui y habite désormais. Vous parlez d’une gentrification « en mosaïque ». Que voulez vous dire ?

– Et bien, on trouve au rez-de-chaussée des habitants, petits propriétaires ou locataires, qui vivent dans des logements peu lumineux, exposés au bruit de la rue. Et au dernier étage, des cadres qui habitent au contraire un logement bien exposé avec, pour certains, comme rue Doudeauville, vue sur le Sacré Cœur. Les anciens propriétaires ne peuvent pas toujours participer à l’entretien des immeubles. Et des tensions apparaissent entre ceux qui arrivent, ont les moyens, proposent des travaux d’envergure (ravalement etc.) et ceux qui ne peuvent pas payer et qui, parfois, revendent et s’en vont.

– Dans les logements sociaux comment se passe la cohabitation ?

– Le tableau est varié. Comme l’a montré la sociologue Lydie Launay, certains locataires plus jeunes, plus cultivés, ceux qui ont voyagé sont ravis d’être là. Des familles africaines aussi qui voient dans l’arrivée des « Français » une amélioration pour le quartier. Mais d’autres locataires se sentent déclassés, et pensent qu’ils n’ont rien à y faire. Ils n’ont pas choisi d’y être et se sentent perdus, se plaignent des nuisances, du bruit, de la saleté du quartier. C’est un habitat subi et ce sont souvent des gens plus âgés qui sont effrayés par l’omniprésence africaine dans le quartier.

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Tissus, boubous  et accessoires mais aussi les amis, les rencontres, le pays,  rue des Poissonniers. Photo Edith Canestrier

– Justement du fait de la forte présence des commerces africains dans le quartier, de la difficulté à y faire des courses même si c’est un peu moins vrai aujourd’hui, comment les nouveaux habitants vivent-ils la Goutte d’Or ?

 – Beaucoup habitent un logement dans lequel ils dorment mais toute la vie sociale et les loisirs se passent ailleurs. Cela concerne une partie des gentrifieurs qui partent tôt le matin et rentrent tard. J’ai rencontré des gens qui au moment des prières de rue n’étaient jamais passés par là et n’étaient même pas au courant.

L’affluence africaine des commerces le week-end leur est inconnue parce qu’ils sont ailleurs. Les étudiants, par exemple qui, le week-end, rentrent chez leurs parents et ceux qui ont les moyens de sortir du quartier, vont chez des amis ou dans des maisons familiales.

Pour les courses c’est pareil. Il les font près de leur lieu de travail ou se déplacent vers le Marché du Poteau. En fait ils cohabitent avec les classes populaires de la Goutte d’Or parce qu’ils ne les voient pas.

 – Et il y a ceux qui ne sortent pas du quartier ?

– Oui, ce sont les plus pauvres, les plus âgés aussi, pour qui les transports sont trop chers. Qui sortent seulement pour faire quelques courses au G20 et rentrent chez eux. Ceux aussi qui font au moins trois boulots, s’occupent des enfants en rentrant et n’ont que très peu de contact avec leur environnement. Ceux là, et à l’inverse des nouveaux habitants, vivent une sorte d’enfermement.

 – Il y a dans le quartier un fort dynamisme associatif, beaucoup d’associations d’aide à l’alphabétisation ou à l’emploi, les nouveaux habitants y participent-ils ?

– Oui, certains peuvent cohabiter ou même s’y investir. Ce sont des «militants » qui s’intéressent aux populations plus fragiles, donnent des cours de français etc, et, par exemple, participent à la fête de la Goutte d’Or.

– Vous dites que les gentrifieurs sont souvent des célibataires, des couples sans enfants, que se passe t-il à la naissance d’un enfant ?

– Cela peut amener certains à déménager à cause de la petitesse des appartements. Mais bien sûr, pas seulement. Certains même se retrouvent dans une contradiction entre ce qu’ils ont toujours prêché, le cosmopolitisme, un quartier vivant et des choix plus apaisés…En clair, ils changent de quartier pour retrouver une population qui leur ressemble. Ou s’ils restent, ils choisissent une stratégie d’évitement concernant l’école : adresse fictive ou choix du privé. A la Goutte d’Or, les maternelles restent mixtes puis, tout s’arrête. La mixité s’arrête aux portes du primaire. Cela dit, ils ne mettent pas leur enfant à l’école mais ils peuvent lui faire faire du foot ou des activités périscolaires dans le quartier.

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Des designers et un restaurant africain : coexistence rue Myrha. Photo Edith Canestrier

– Vous montrez dans votre ouvrage des gentrifieurs qui « résident sans habiter », qui dorment là mais vivent ailleurs pour la vie sociale et les loisirs. A contrario, il y a une autre population qui n’habite pas là mais occupe l’espace public, vous les désignez comme ceux qui « habitent sans résider. » Qui sont ces « habitants» ?

 – Ce sont des gens qui viennent pour les commerces. Beaucoup sont originaires d’Afrique subsaharienne, par exemple des Congolais qui ont migré dans les années 2000. Ils n’habitent pas là mais occupent tout l’espace public et en grand nombre, l’après midi, le soir, et surtout les week-ends. Il y a bien sûr des parisiens mais la plupart habitent en banlieue, et une banlieue souvent lointaine. Certains viennent tous les soirs. D’autres, une fois par mois pour faire de très grosses courses. Il y aussi des commerçants qui font du business, et viennent s’approvisionner en semi gros avec pas mal d’échange avec Bruxelles. Et puis des touristes : des Africains qui vivent en Espagne, en Italie, en Afrique et qui, lors de séjours en France, font un passage à la Goutte d’Or. Le marché de Château Rouge est, dit-on, le plus grand marché africain d’Europe. Et il faut y ajouter cette autre centralité africaine, Château d’Eau, qui est à quatre stations de métro et où ils se rendent pour la coiffure et les cosmétiques.

– Il est question depuis au moins quinze ans de transplanter les commerces africains et maghrébins de Château-Rouge du côté d’Aubervilliers et de créer là le « marché des 5 continents » ? Où en est le projet ?

 – C’est vrai que c’est un projet qui commence à dater et il a été longtemps en suspens, notamment parce qu’il n’intéressait pas la municipalité d’Aubervilliers.   Et elle n’intéressait pas non plus les commerçants de Château Rouge. Une nouvelle étude a été confiée à un bureau d’études, qui ne parle que d’hygiène et de désengorgement du quartier. C’est une vision très restrictive. Les commerces participent à la richesse du quartier, à son originalité, et à son attrait touristique aussi. Il faut les voir comme des ressources. D’autre part, le quartier de la Goutte d’Or est encore un quartier d’accueil, un endroit où on vient faire des courses mais aussi où on trouve de l’aide, des informations, parfois un petit travail de quelques heures, balayer un magasin, décharger des caisses par exemple. On y vient aussi pour les rencontres, retrouver les amis, les connaissances, prendre des nouvelles du pays etc. Comme le dit très joliment une congolaise rencontrée au marché Dejean : « Ce n’est pas pour le trafic qu’on vient, c’est aussi pour les âmes. »

– La gentrification a mauvaise presse. Elle aboutirait à l’éviction des couches populaires et immigrées par les couches moyennes. Qu’en est-il à la Goutte d’Or ? Ce processus est-il inéluctable ?

– Non, aujourd’hui, le frein au processus, c’est, d’une part, le bâti qui n’est pas partout gentrifiable : les logements au dessus des commerces, sans lumière, sur cour, en rez-de-chaussée. D’autre part, la Goutte d’Or est encore un quartier ressource pour les primo arrivants, les Africains qui viennent d’ailleurs. Et puis il reste quand même beaucoup de logements sociaux. Toutes ces catégories coexistent et cela risque de rester en l’état. C’est en quelque sorte une gentrification inachevée.

– Il y a toute une représentation de la Goutte d’Or, reprise d’ailleurs par les autorités publiques qui vantent le « vivre ensemble » dans un quartier village, cosmopolite etc. Cela vous paraît-il correspondre à la réalité ?

– Non, il s’agit d’une mixité un peu artificielle, car ce n’est pas parce que les gens habitent les uns à côté des autres qu’ils se mélangent.

Photos Edith Canestrier

 

Pour aller plus loin 

Gentrifications (ed. Amsterdam) auteurs : Marie Chabrol, Anaïs Collet, Matthieu Giroud, Lydie Launay, Max Rousseau, Hovig Ter Minassian.L’exploration de la diversité des lieux et des acteurs de la gentrification à travers une dizaine de villes européennes dont Paris et Montreuil.                      http://www.editionsamsterdam.fr/gentrifications/

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Marie Chabrol

Thèse de Marie Chabrol  sur internet : De nouvelles formes de gentrification ? Dynamiques résidentielles et commerciales à Château-Rouge (Paris). https://halshs.archives-ouvertes.fr/tel-00658852/document

Du même auteur : « Qui sont les Africains de Château-Rouge ? Usages et usagers d’une centralité commerciale immigrée à Paris » Métropolitiques, 2013 http://www.metropolitiques.eu/Qui-sont-les-Africains-de-Chateau.html

Lydie Launay : « De Paris à Londres, le défi de la mixité sociale par les acteurs clés », Espaces et Société, dossier « Les paradoxes de la mixité »N°140-141, février 2010, p.111-126

Marie-Hélène Bacqué et Yankel Fijalkow, 2006, « En attendant la gentrification » : Discours et politiques à la Goutte d’Or (1982-2000) » Sociétés contemporaines, n°63, pp. 63-83

 

(1) Semavip : Société immobilière d’aménagement de la ville de Paris. La Semavip intervient principalement dans le nord et l’est de Paris et mène des projets de rénovation dans le tissu urbain, notamment à Château-Rouge. Semaest : Société d’économie mixte d’animation économique au service des territoires. Créée en 2004 par la Ville de Paris pour endiguer la progression de la mono-activité et la disparition du commerce de proximité dans certains quartiers de la Capitale,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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