Bernard Taglang, l’insoumis

p1020175-1

Apparemment l’insoumission, ça conserve. A 76 ans depuis le 1er Janvier, Bernard Taglang a bon pied, bon œil. Je l’ai rencontré à de multiples reprises, « sur le terrain », l’an dernier, lors de l’expulsion du campement rom Porte de Clignancourt, puis lors de l’expulsion musclée des réfugiés à la Halle Pajol.  Il était là, crinière et barbe blanche, casquette façon prolo sur le crâne.

Bernard Taglang est une manière d’homme-mémoire. La mémoire de toutes ces luttes qui ont eu lieu dans ce quartier où il vit depuis plus de quarante ans. Celle qui ont émaillé la « rénovation » de la Goutte d’Or dans les années 80 et la défense des travailleurs sans papiers dans les années suivantes. Je m’apprête donc à aller m’entretenir avec un militant multi-causes, une sorte d’icône.

D’emblée, je retrouve, chez lui, un bonhomme chaleureux. D’emblée, c’est le tutoiement et le bisou de bienvenue qui va avec. Rue de la Goutte d’Or où il habite, on passe d’abord en revue la courette qui fait face à l’appartement. C’est là que Bernard cultive des fleurs, s’inquiète d’un pommier d’amour qui a soif, montre le nichoir et les graines pour que les corneilles, les pies, les mésanges et les moineaux passent l’hiver. Sur les branches de l’arbre, au milieu de la cour, des morceaux de bois sculptés, des oiseaux emplumés, un hibou, un sorcière à balai, et la dernière née, une tortue. Des morceaux de bois que le marcheur ramasse au hasard de ses randonnées, puis sculptent.

L’appartement donne de plain-pied sur la courette. Une trentaine de mètres carrés, tout en longueur et en fenêtres. A l’entrée deux vélos, et un immense aquarium  qui occupe un pan de mur. Malgré la petitesse, une chambre tout au bout de l’appartement pour « les amis de passage » et un carré, pour les amoureux, sous le toit.

Impossible de parler de Bernard Taglang, sans parler de sa «copine », comme il dit. Catherine Chardin, tout en bouclettes et derrière les lunettes, l’œil malicieux. Vingt ans de moins que lui peut être, mais « ça fait quarante ans que ça dure, c’est une vie heureuse qui marche bien, parce que nous partageons le même idéal. » Les mêmes voyages aussi dont on retrouve les traces sur les murs dans un joyeux bric-à-brac : tableaux et tissus africains surtout, photos d’une bande rieuse prise en Côte d’Ivoire. «Mais on a été aussi jusqu’en Chine, au Tibet, à Madagascar » précise le voyageur.

Bernard Taglang est né le 1er Janvier 1941 à la maternité de Sélestat à 9 kms du village du Bas-Rhin où habite sa famille, Boesenbiesen. Un village de 200 âmes à l’époque, (300 aujourd’hui). Les Taglang sont paysans et pauvres. « On avait dix hectares, un potager, quelques bêtes. On mangeait ce qu’on cultivait et on cultivait ce qu’on mangeait. » La culture du tabac permet d’améliorer l’ordinaire mais bon, « nous vivions coupés du monde, sans radio, ni journaux, en autarcie. »

Dans les années 30, pour justement améliorer l’ordinaire, l’oncle Robert, et Alphonse le père, partent à Paris, s’embauchent dans les blanchisseries de la porte de Clignancourt et logent dans les hôtels meublés du Bd Magenta. Robert ouvrira une boucherie-charcuterie au village. Pas Alphonse, qui rentre bredouille : « Son projet, raconte son fils, était d’apprendre le français et d’acheter une vache. » C’est le fiasco : « Il n’a rien acheté, n’a pas appris un mot de français, mais il est resté très silencieux sur cette équipée. Je n’en ai pas su grand chose. »

A la maison, on parle alsacien : « Seuls le curé et l’instit’ parlaient français. » A l’école donc, l’élève Taglang apprend « le français comme une langue étrangère ». « Et à vrai dire, poursuit il, on parlait un français particulièrement châtié, à l’ancienne, du La Fontaine et quand on est allé ailleurs en France, tout le monde se moquait de nous. »

A quatorze ans, l’adolescent prend le large. Nanti des quelques préceptes de maman Anne : « Fais ce que tu veux mais reste honnête et ne te laisse pas faire. » Il rejoint des « potes » à Nancy, puis à Lyon puis dans l’Indre. Et il dit dans un délicieux lapsus : « J’ai beaucoup valdingué. » Il fait quand même un stage en serrurerie et même une spécialité : « soudeur en pipelines ». Mais voilà : «On m’a proposé un emploi dans un offshore mais j’avais envie de vivre, j’ai été un vagabond jusqu’à 21 ans. »

On est en 1968, Bernard « monte » à Paris (« tu remarqueras qu’on monte toujours à Paris. »). « J’avais des potes rue des Roses dans le 18e arrondissement, j’ai retrouvé du boulot dans les chantiers et aussi du boulot en serrurerie. Dans la serrurerie industrielle, c’était l’horreur, le bagne. Tu fais toujours la même chose avec un type qui te hurle dessus. On partait au coup de sifflet et on terminait au coup de sifflet. »

Partout où il passe, sur les chantiers ou ailleurs, il s’applique à suivre le troisième précepte maternel, « ne te laisse pas faire ! » : « Je prenais la parole souvent, j’étais très grande gueule, j’essayais de monter des syndicats et je me faisais virer très vite. »

Le rebelle loge dans les chambres de bonnes du 18e arrondissement, rue du Mont Cenis, rue Labat puis, à la Goutte d’Or, rue Caplat. Dans le quartier: « La guerre d’Algérie ne s’est pas arrêtée en 1962, ça a traîné longtemps, c’était la haine, la vengeance. On ne pouvait pas sortir sans se faire braquer par la police. »

En clair, Le racisme bat son plein. Partout en France, c’est une explosion de crimes racistes et les policiers ne sont pas les derniers. Les dossiers traînent, les peines sont a minima et les affaires souvent même classées sans suite. A la Goutte d’Or, l’ambiance raciste trouve son apogée, le 24 octobre 1971, par le meurtre d’un jeune adolescent de 15 ans, Djilali Ben Ali, tué à bout portant d’une balle dans la nuque par le concierge du 53 rue de la Goutte d’Or. Les manifestations contre les crimes racistes se multiplient soutenus, y compris à la Goutte d’Or,  par l’intelligentsia d’alors,  Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Gilles Deleuze.

Bernard Taglang est de toutes les manifs, donne des cours d’alphabétisation aux immigrés du quartier, participe enfin à la création de l’ASTI (Association de soutien aux travailleurs immigrés) : « C’étaient mes potes, mes copains de chantier. »

Côté Cœur, Bernard a rencontré Catherine. Et le couple passe de la rue Caplat à la rue de la Goutte d’Or: « On a déménagé avec un caddie. » Ils achètent ce qui à l’époque ne vaut rien car le quartier a très mauvaise presse, le 30m2 où ils vivent encore, pour l’équivalent de 10000 euros.

Bernard fait également un détour par la Société des Eaux mais là « je m’ennuyais, y avait rien à faire. » On est en 81, et il raconte : « Je me baladais rue Léon, j’ai vu des égoutiers, je cherchais du travail, on m’a pris à la Villette dans un atelier d’entretien. J’étais serrurier, je faisais des portes d’entrée puis à l’Alma, de l’entretien, du curage, là on sortait beaucoup plus. »

Le sud du quartier de la Goutte d’Or au même moment, entre dans sa phase dite de « rénovation ». Jacques Chirac est maire de Paris, Alain Juppé, adjoint aux finances est chargé du dossier : « Rénovation du Sud de la Goutte d’Or. ». Le projet est sans ambages : « Il s’agissait de raser le quartier, et, comme disait Juppé, d’en changer la composition sociologique. En clair, de déporter les immigrés vers la banlieue ».

Le bâti, il est vrai est ancien, beaucoup de bâtiments sont insalubres mais les habitants demandent à être relogés sur place. La lutte s’organise et Bernard Taglang en est, à l’intérieur de l’Association « Paris Goutte d’Or » qui fédère une centaine d’habitants : « Le mot d’ordre était : on reste ensemble, tant que le dernier n’est pas relogé. »

La Goutte d’Or est ventre à l’air, on expulse les familles manu militari au petit matin. La révolte gronde, Les squats fleurissent et les manifestations aussi. De ces années de lutte qui ont duré jusqu’en 1988, Bernard Taglang retient le meilleur : « Grâce à ce combat, 40% au moins de la population a été relogée sur place et la plus grosse victoire a été la disparition des hôtels meublés. »

Aujourd’hui, à l’heure de la gentrification du quartier et, notamment à Château Rouge, qu’en pense le militant ? : « Je m’étonne de tous ces nouveaux magasins notamment rue Myrha, c’est cher. Mais les problèmes sont toujours là, 30% de la population du quartier vit au dessous du seuil de pauvreté et il y a tous ces sans-papiers, sans droits. »

Deux jours après l’entretien, je le rencontre près de la mairie, il s’apprête à mijoter un bourguignon « pour les amis » et, comme on ne se refait pas, me signale la manif’ le même jour à 14h, Place de la République. Le mot d’ordre ? « Répression (s), la rue contre attaque ! » Il en sera, bien sûr.