Naissance d’un jardin à « L’Oasis » de la Goutte d’Or

Atelier jardin à l’Oasis : Mme Grandpierre, Anne Ribes, Deborah Kiamana (aide soignante), Mme Roland

C’est l’histoire d’une rencontre entre Frédéric Rousseau et Anne Ribes. Le premier est le directeur des deux maisons de retraite de la Goutte d’Or, L’Oasis et Bon accueil. J’ai connu la seconde en 2001, pour un reportage paru dans le journal Marie Claire. Anne Ribes était déjà à pied d’œuvre, au cœur de la Salpétrière dans l’unité pédo-psychiatrique, où les enfants autistes se rendaient chaque jeudi dans le petit jardin créé pour eux et avec eux. Ils jardinaient, arrosaient, s’arrosaient, chipaient des framboises ou ne faisaient rien que rêver. A l’époque, l’infirmier psychiatrique qui les accompagnait m’avait dit : « Le jardin, c’est terriblement convivial. On se met à l’ombre ou au soleil. L’été, on mange une glace. Les gens passent, apportent une pousse ou viennent simplement voir où on en est. En fait, tout le monde quitte un peu sa blouse blanche, on est à l’hôpital mais autrement. »

C’est le même projet, à l’Oasis. On est dans une maison de retraite, mais autrement. Une terrasse au quatrième étage du bâtiment jouxte « une unité de vie protégée ». En clair, là où vivent une vingtaine de femmes souffrant de la maladie d’Alzheimer ou, de maladies apparentées. La plupart sont en fauteuil roulant, beaucoup sont dans leur monde et je l’avoue, quand j’y suis rentrée pour la première fois, je n’étais pas si sûre d’avoir envie d’y retourner. Mais on ne résiste pas longtemps aux enthousiasmes des deux protagonistes de ce projet. Transformer cette terrasse en jardin.

Frédéric Rousseau est arrivé en mai 2015 à l’Oasis, un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD). C’est un grand bonhomme à lunettes, tempes poivre et sel et allure juvénile. A l’écouter, on sent bien qu’il ne souhaite pas « gérer » et seulement gérer administrativement l’Oasis : «J’ai discuté au siège du Centre d’action sociale de la ville de Paris dont dépend l’établissement. Ils m’ont proposé de créer une rampe d’accès à la terrasse qui jouxte le quatrième étage. Moi je voulais plus, un aménagement en jardin pour organiser la promenade, la flânerie. Je voulais qu’on ouvre cette porte toujours bouclée sur cette terrasse où personne ne mettait les pieds. Qu’on brise la monotonie. Imaginez, il y a des personnes qui ne sont jamais sorties depuis qu’elles sont là. Elles n’ont même pas de manteau. »

Outre la rampe d’accès, le centre d’action sociale a créé deux tonnelles et des grands parasols. Sous les parasols, une grande table, des chaises de jardin et un banc. Mais un jardin ça ne s’improvise pas, il fallait trouver un professionnel. Et sur un espace de plus de 200m2, il y a de quoi faire. Le directeur a pris contact avec Anne Ribes et son association « Belles Plantes ».

Longtemps, Anne Ribes a été infirmière. C’est une brune aux cheveux longs, filiforme. Une boule d’énergie : « Je m’appelle Ribes, les groseillers en latin, avec un nom comme ça, j’avais un destin, non ? »

Anne a beaucoup aimé le métier d’infirmière qu’elle a exercé pendant vingt ans. Mais, ajoute-t-elle, quand mes enfants sont nés, je me suis mise à chercher d’autres manières de soigner, de les nourrir. Puis quand je me suis installée à Maule dans les Yvelines en 79, nous avions un vieux parc de 6 hectares avec au milieu une rivière. Il y avait une telle magnificence, c’était une vraie jungle et là je me suis dit : il faut que j’apprenne. J’ai fait une préparation par correspondance sur l’art du jardin.

L’idée alors est venue, comme une évidence, de mêler l’art du jardin et le soin: « J’ai fait des repérages et je me suis aperçue qu’il y avait plein d’espaces dans les hôpitaux. Il fallait remettre du vivant en leur sein pour les malades, les familles, les soignants. »

Anne crée avec son compagnon Jean Paul Ribes, l’association « Belles plantes » en 1997. Et elle multiplie les projets dans les hôpitaux parisiens : Fernand Vidal, la Salpêtrière, dans les EHPAD, notamment celui de la caisse de la RATP à la Bastille, et à Maule où elle habite dans un centre de personnes victimes d’accidents et cérébrolésés etc

Oui, mais on s’interroge, que peut bien apporter un jardin à des malades d’Alzheimer? Anne Ribes : « Tu ne vas pas les soigner, tu vas juste leur apporter un moment agréable. Ils n’ont pas perdu la mémoire, ils gardent des souvenirs, une petite camomille, un brin de lavande va les surprendre, ils vont être dans l’instant. Il faut que le jardin soit simple, avec des végétaux familiers, qu’il y ait un équilibre, comme dans un jardin de curé. Qu’on puisse faire un bouquet, qu’il y ait des légumes qu’ils connaissent. Ainsi quand ils vont au jardin, il savent quelle heure il est, s’il y a du soleil, s’il faut se couvrir.

Sur la terrasse de l’Oasis, tout ce qui a été planté en Avril prend ses aises. Un grand tournesol est en fleurs, la menthe s’insinue partout. Les tomates cerises sont à point, il y a des pousses de géranium vivaces, un petit cerisier, un prunier, de la santoline, des courgettes et un courge qui court partout.

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Plantation des salades et poireaux : au fond, Anne Ribes, au premier plan, une adepte du jardin, Mme Roland

Lors d’un atelier au mois d’Août, Anne et Daniel, un aide jardinier sont venus pour remplir deux grands bacs de terre et Frédéric Rousseau n’était pas le dernier à trimballer des sacs. On a donc « habillé les poireaux » avant de les planter avec salade et choux cabus.

Pour Anne Ribes : « Il faut que ça fonctionne, que le jardin soit pérenne. Pour cela aussi, le personnel doit être formé, pour la conception, la réalisation, la pratique et la botanique. Il faut aussi bien sûr, qu’il y ait quelqu’un que cela intéresse dans le personnel et pourquoi pas dans les familles. »

Et bien, Il y a Marcelle Cébarec qui a participé à la formation. Elle est aide soignante à l’Oasis depuis 1995, elle est grande, accorte, porte des boucles d’oreille en forme de carte de la Martinique. C’est bien sûr là qu’elle est née : « Mes parents étaient agriculteurs, et cultivaient des goyaves, des oranges, des mangues mais aussi des tomates, des haricots, des choux, des laitues. Le jardin j’adore ça.

« Ici, en Avril, on a planté des laitues, du thym, un framboisier, un mûrier, Le tournesol. Pour la formation, on appris quand et comment arroser, les saisons etc. Ce que j’aime sur cette terrasse, c’est qu’il y a désormais plein d’oiseaux. « Et il y a des résidentes qui aiment ça aussi , Mme Roland par exemple, elle adore sortir. Mme Cuvelier s’est régalé avec les laitues et j’ai aussi ramassé des tomates cerises avec elle. Le jardin est reposant, c’est une thérapie pour les personnes qui sont là. »

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Mère et fils au jardin : Mme Grandpierre et Gilles

Sous la tonnelle, Gilles Grandpierre tient la main de sa maman, une petite dame toute menue dans son fauteuil roulant. Il est chauffeur de benne et vient tous les jours après son travail, Josyane est là aussi qui fait la lecture du « Parisien » à sa mère.

Il est cinq heures, il fait doux en cette après midi de septembre, Gilles se lève pour aller arroser. En arrosant, Il a trouvé une courgette. S’ensuit une intense discussion sur la terrasse, et tout le monde y va de sa recette. Marcelle, Josyane, et même une petite dame à lunettes dans son fauteuil roulant.

Je suis retournée plusieurs fois à l’Oasis, j’y ai même planté des boutures de géraniums vivaces, et il faudra que j’y revienne encore pour, comme disait l’infirmier de la Salpétrière, « voir où ça en est. »

 

 

 

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Entre menthe et sentoline, un echinacéa

Résidence l’Oasis 11-13 rue Laghouat 75018 Tél : 01 42 23 99 32

Association « Belles plantes » 2 rue d’Agnou 78580 Maule Tél : 01 30 90 98 74

La séance de formation du personnel de l’Oasis a été prise en charge par l’association « Belles plantes » en partenariat avec Terrhappy et le jardin d’épi-cure à Maule avec Stéphane Lanel.

Pour aller plus loin :

Toucher la terre, Anne Ribes, Ed. Médicis