Goutte d’Or : les jardiniers de « la friche Polonceau »

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Fèves, fraises, tomates et Ali qui sème des tomates-cerises ©Edith Canestrier

 

Je l’avoue, je ne donnais pas cher de cette affaire. Quelle idée d’installer un jardin sur les ruines et les gravats de l’ancienne mosquée El-Fath, à l’angle de la rue des Poissonniers et de la rue Polonceau. Un vaste terrain certes mais où la terre est ingrate, et où le soleil cogne dur. Pas d’arbres si ce n’est des arbres aux papillons (buddleias) et des séneçons, en fond de cour. Et comme le lieu est resté en déshérence pendant des mois, une belle variété d’adventices : plantain et armoise en pagaille, et, dédié aux terres délaissées, canettes, mégots et poubelles faisaient de ce terrain vague, une décharge.

Dans ces conditions, un jardin, vraiment ? C’était, sans compter sur la débrouillardise, l’astuce, le système D et autant dire le talent de quelques doigts verts, bien décidés à créer non seulement un jardin mais, mieux encore, un lieu de vie.

Le terrain a été octroyé par la ville de Paris à l’association « La table ouverte » déménagée de son ancien jardin à l’angle des rues Myrha et Léon pour la création de studios de musique, histoire, soit dit en passant, de densifier un peu plus la Goutte d’Or. Le quartier, on ne le répètera jamais assez, manque cruellement de vert. Depuis des années, on bâtit à tour de bras et les jardins partagés, les uns après les autres, sont priés de dégager.

La mairie a fait aplanir la friche et un bail annuel a été accordé. Pour Rachid Arar,  le responsable de « La table ouverte » : « le loyer est modique, autour de 100 à 200 euros ». Mais bon, pour le reste, les jardiniers n’ont qu’à se débrouiller : « Pas d’accès à l’eau, pas d’électricité, pas de toilettes. » déplore Rachid. Pas question, en clair, de faire pousser quoi que ce soit, pas question non plus d’y attirer grand monde.

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« La friche » vue de la rue Polonceau : Au fond, l’abri où se retrouvent les joueurs de dominos et les buveurs de thé ©Edith Canestrier

Au fil des mois, j’ai vu apparaître une sorte de grand abri fait de bric et de broc, des pots de fleurs dispersés sur le terrain, un poulailler, un terrain de pétanque, des tables, puis, petit à petit, des parcelles. Et si un jardin était en train de naître ? Du grillage de la rue Polonceau, j’ai salué les occupants : le noyau dur du jardin : Mohamed Sadi et Abderrahmane Taguemount.

C’est à dix heures, que la journée commence sur la friche. Mohamed Sadi, dit « Momo » sort du travail, s’en va au jardin nourrir ses poules (une bonne dizaine) et ses deux pintades. Il en profite pour récolter les œufs des pondeuses. Mohamed est un petit homme de soixante cinq ans, sec comme de l’amadou, au visage buriné. Toujours en costard, toujours pressé.

Il se lève aux aurores pour travailler, dès cinq heures, chez un bailleur social « ménage, sortie et entrée des poubelles » ce qui lui permet de continuer, seul depuis la mort de sa femme en 2010, à élever sa cadette, Hanane, étudiante en troisième année de droit.

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Mohamed Sadi dit « Momo », en costard et en pleine action © Edith Canestrier

Il a tout fait Mohamed : « Mon premier contrat, je m’en souviens comme si c’était hier, j’avais 18 ans et trois mois. Après, j’ai fait des tas de formation notamment de soudeur, j’ai été aussi aide comptable, agent de bureau. » Dernièrement, il a même fait l’acteur dans une adaptation pour TV5, d’une chanson du célèbre groupe kabyle, Djurdjura, « Ahmed, le roi du balai » : « Il y a 35 figurants et j’ai le rôle principal ».

Il est aussi « le référant » de l’association : « C’est moi qui présente la friche. »

Inspection des lieux donc, en sa compagnie. D’abord, le jardin potager, pas loin des buddleias que les jardiniers ont gardés. « Pour faire venir les papillons », précise le guide. Les parcelles sont ceintes de planches où s’alignent impeccablement, poivrons, pieds de tomates, fèves, courgettes, aubergines, céleri, salades, et fraisiers. Des aromates bien sûr : coriandre, persil, basilic. Pour arroser : de grands jerrican qui récoltent l’eau de pluie.

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Abderrahmane Taguemount dit « Abdel » , c’est un bâtisseur qui aime les fleurs ©Edith Canestrier

Côté fleurs c’est plus modeste mais les jardiniers ont pensé à planter des dures à cuire avec une préférence, comme dans leur ancien jardin, pour les roses trémières qui n’ont guère besoin d’eau.

Les fleurs, c’est plutôt l’affaire d’Abderrahmane, dit «Abdel ». Un grand gaillard, très brun, la quarantaine, et la casquette en permanence vissée sur le crâne. Il est maçon « plutôt le gros œuvre, je suis couvreur, je fais les armatures et je travaille le béton ».

En ce moment, il est au repos, « parce que j’ai des douleurs partout. »

Il s’est tout de même occupé de la construction du barnum, « la grande tribune » selon Momo, un abri fait de toutes sortes de matériau de récupération sauf le toit en plastique ondulé pour lequel l’association a investi. Comme elle a investi pour le sable du terrain de pétanque, pour la terre des parcelles. « Momo » me montre la facture : « une benne, 538 euros ».

Je les ai vu tous les deux avec Ali, un troisième larron, construire et poser une deuxième porte ouvrant sur la rue Polonceau et fabriquer des marches pour accéder de ce côté là, au jardin.

« C’est moi aussi qui ait créé les parcelles du potager avec des palettes. » précise Abdel.

Quelques plantes venues de l’ancien jardin de la rue Léon ont migré : des pieds de vigne, un petit figuier, un grenadier et un splendide rosier en pot.

Abdel aime planter, et ça commence à donner. « Les mamans » du quartier ont semé des pois de senteur et Abdel me montre les pousses de tournesol, alignés en rang d’oignon, qui pointent leur nez malgré un sol sahélien.

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C’est l’heure où il faut nourrir poules et pintades et Abdel aime aussi les lâcher dans la friche ©Edith Canestrier

A quatre heures de l’après midi vient le temps béni de la friche. Entre temps, elle s’est vidée. Sous l’abri, les joueurs de dominos sont regroupés. Quelques uns, vont faire une courte prière, sur un minuscule tapis, à l’abri des regards.

.A la sortie des écoles, les enfants, cartable sur le dos, déboulent dans l’unique but de se rendre au poulailler. Un franc succès. Abdel en profite parfois pour lâcher poules et pintades dans la nature : ravissement et frayeur garantis.

En général, c’est le moment choisi par une habitante, une jolie rousse, qui vient avec régularité, salue la compagnie et dépose ses débris végétaux dans le compost. C’est le moment aussi où Momo qui revient de sa deuxième séquence de travail, me lance « Tu veux un thé ? »

A la fraiche, Omar lâche la table de dominos et va arroser – avec un petit arrosoir et avec parcimonie – les légumes. Omar est un timide, un peu taiseux et qui ponctue tout conseil de jardinage (les miens) d’un : « Je sais, je sais. »

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Le 13 mai, à la fête de la friche, Soohila (au fond) et Asma préparent la paella ©Edith Canestrier

Le dimanche 13 mai, la friche a connu son heure de gloire. C’était la fête et les habitants du quartier sont venus en grand nombre. Au programme : des ateliers avec l’artiste Séverine Bourguignon, une brocante où se sont vendus des vêtements pour enfants et des jouets ; Lamine, un styliste africain a présenté ses blousons fleuris qui ont fait un tabac. Le collectif 4C a expliqué son projet de cuisine collective et a offert du café, l’association Home-Sweet-Mômes, des barbes à papa. Enfin, les coquettes ont pu se faire tatouer les mains au henné.

A midi, on a goûté à la paella (3 euros l’assiette), préparée par Soohila et Asma, aux brick au légumes et aux pâtisseries orientales, offerts par les deux mêmes, du « fait maison ».

Les élus étaient de la partie (les écolos et les LR) et les journalistes aussi.« Momo » a présenté la friche à ceux de TV5 monde. Quand tout ce beau monde est parti, il était sur le flanc et ravi: « Tu te rends compte, c’est une émission qui va être diffusée dans le monde entier ! »

Abdel s’est alors penché vers moi : « J’ai envie de faire venir les abeilles, d’installer des ruches. » Il s’est repris : « Au moins une. »

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Poivrons et tomates arrosés à l’eau de pluie car, hélas, il n’y a pas d’accès à l’eau pour les jardiniers  ©Edith Canestrier

« La table ouverte » forte de ses cinquante bénévoles, tient un restaurant associatif à l’intérieur du bâtiment de l’Institut des Cultures d’Islam (ICI), 19/23 rue Léon, on y déguste, entre autres, de délicieux couscous ou tajine, pour 8 euros et aux beaux jours, à ciel ouvert, dans le patio de l’ICI.

L’association fournit, grâce aux dons des particuliers et des commerçants du quartier, hiver comme été, près de 15OOO repas aux plus démunis.

Elle soutient également (soupe et barquettes de salades), les bénévoles de l’église Saint Bernard pour les petits déjeuners destinés aux réfugiés, chaque week-end,

En période de Ramadan, elle offre également des repas, tous les soirs, et cette année, la distribution se déroule à « La friche Polonceau ».

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