Ils ont scié le banc

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Un bon vieux banc public parisien ©Edith Canestrier

C’est un matin de 15 Août. Il est tôt. Le boulevard Barbès est inhabituellement calme. Pas de circulation, les « aoûtiens » sont partis, les « juilletistes » pas encore rentrés. Pas de voitures de police dévalant le boulevard toutes sirènes hurlantes, pas de Samu, pas d’ambulances, pas de pompiers. Pas non plus de passants. Rien de ce qui fait l’ordinaire du charivari de Barbès.

Il fait doux, presque frais, mes fenêtres sont ouvertes. Tout d’un coup, un tonitruant bruit de scie électrique. Je m’approche, et sur le trottoir d’en face, je vois deux types avec des gilets jaunes fluo qui scient avec un bel acharnement les pieds du banc public qui fait l’angle du Bd Barbès et de la rue Doudeauville.

En quelques minutes, le banc a disparu. Aucune trace. Les deux ouvriers disparaissent à leur tour dans une camionnette garée le long du trottoir et siglée Mairie de Paris.

On me dira, vous n’allez pas faire toute une histoire pour un banc disparu.

Ah mais si, depuis six ans que j’habite là, ce banc, le jour, je le vois vivre. S’y installent les « chibanis » (les vieux travailleurs maghrébins) qui papotent ou lisent le journal dans le vacarme, des mamans, généralement africaines, avec bébés sur le dos ou en poussette, des vieux ou des vieilles de retour du magasin Carrefour ou du marché Ornano, qui posent leur canne et leur caddie pour une halte, et j’ai même vu et des amoureux s’y bécoter, comme dans la chanson.

Certes, parfois, des altercations jaillissent à cause d’un type éméché, venu troubler la belle ordonnance du banc. Ça crie, ça fait des moulinets avec les bras, retenez moi ou je fais un malheur, les badauds se regroupent, ça rigole, ça commente et, généralement, un ou deux courageux s’interposent pour calmer le jeu. Puis la vie du banc reprend son cours.

La nuit c’est sûr, c’est autre chose, les prostituées du Boulevard et celles de la rue Doudeauville, s’apostrophent, rient fort jusque très tard dans la nuit et parfois même se crêpent le chignon. Alors, on pense que, peut-être, des riverains se sont plaints. Comment aller contre les riverains de Barbès (et j’en suis) qui, ni le jour ni la nuit, ne peuvent ouvrir leurs fenêtres ?

La réponse municipale a été radicale : dégommons ce banc et son cortège de nuisances. C’est la lutte menée par nos élus dans les rues et le métro, où l’on installe des sortes d’appui parfaitement design et suffisamment inconfortables pour qu’on n’ait guère envie de s’attarder ni dehors ni sous terre, des bancs avec accoudoirs intermédiaires pour qu’on ne s’y allonge pas. Bref, il s’agit de lutter contre tout ce qui bouge, fait désordre et n’est pas autorisé à s’allonger ou à s’asseoir: Les SDF, les réfugiés, les prostituées et leurs victimes collatérales : les vieux, les mamans avec bébé, etc. Cela s’appelle  » l’urbanisme sécuritaire « . Une politique discrète et assez faux-cul qui vise avec un mobilier dissuasif (des pots de fleurs) ou pas de mobilier du tout, à dégager les « indésirables », à les rendre invisibles.

Un trottoir c’est fait pour aller d’un point à un autre, un trottoir on y passe, et on a de bonnes raisons de s’y trouver. Quand on a rien à faire, quand on est rien ou pas grand-chose, pas question de s’y attarder. Rendons la ville aux gens pressés, à ceux qui font. Que les autres disparaissent et, en toute discrétion, au petit matin d’un 15 Août.

Un banc public a disparu ? La belle affaire ! Circulez !

 

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Les nouveaux appuis en lieu et place des bancs  ©Edith Canestrier

 

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Sous l’abribus, un banc design avec accoudoir intermédiaire. Pas question de s’allonger © Edith Canestrier
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Quand on n’a pas où dormir ….©Edith Canestrier

 

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