Véra Briole : jardinière urbaine

 

20190406_151227.jpg
Véra Briole, près du cognassier en fleurs, dans le verger de « Commun jardin »

Tous les jardins ont des parfums d’enfance. Je me souviens de ces aubes printanières, quand mon père arrosait les fleurs de notre jardin familial. Les branches et les fleurs du seringa frôlaient la fenêtre de ma chambre, le parfum se répandait jusqu’à mon lit et le bruissement de l’eau me réveillait en douceur. Il était temps de rejoindre le paternel jardinier. C’est ma madeleine à moi…

Vera Briole a, elle aussi, sa madeleine : « J’ai vécu toute mon enfance à Aix en Provence dans une villa avec jardin. Et il y avait un abricotier sous lequel je faisais des cabanes. J’allais y dormir aussi avec couverture et doudou. C’est mon premier fiancé. Et je suis sûre qu’il m’a appris plein de choses. »

C’est une dame blonde qui arbore volontiers des casquettes façon gavroche. Elle est sans façon, disponible et explique par le menu « Le commun », une merveille de jardin partagé et pédagogique, qui serpente le long du jardin Rosa Luxembourg sous la halle Pajol

A 18ans, elle a quitté la maison familiale et son abricotier. Cap sur Paris. Elle y prend des cours de théâtre puis rapidement fait l’actrice à la télé, dans des courts métrages et sur grand écran dans plus d’une dizaine de films de Benoit Jacquot à Gaël Morel. On la retrouve ainsi en 1992, toute jeunette, coupe à la garçonne, dans « Pigalle » de Karim Dridi où elle obtient le prix d’interprétation Michel Simon. En 1999, rebelote, et là c’est un prix d’interprétation au festival international de Locarno pour le rôle de Madeleine, dans le film éponyme de Laurent Bouhnik.

Le réalisateur qu’elle a rencontré dans les années 80 est le père de ses deux enfants. La même année, elle divorce , elle a alors à peine trente sept ans et confie : « Sur le plan professionnel, c’est le vide absolu. Mais bon, je donne des cours de théâtre dans les écoles et je garde mon statut d’intermittente du spectacle. Je découvre aussi la musique techno et je passe mes week end en forêt au rythme des annonces sur l’infoline. »

Vera Briole a donc quitté les écrans en 99. Mais elle a plus d’une corde à son arc. Et pour moi, elle représente l’itinéraire des jardins partagés dans le 18e arrondissement bien sûr, mais pas seulement. Ces jardins sont nés dans les années 2000 et étaient plutôt centrés sur la convivialité, l’occupation de l’espace public par les habitants. Aujourd’hui perce l’exigence de leur pérennité face à la dégringolade de la biodiversité, et ce changement climatique qui transforme la ville en étouffoir. Les jardiniers de ces espaces là sont des pionniers qui prônent la vitale transformation des villes en espace jardin, l’instauration de ce que Gilles Clément, jardinier et penseur de l’espace urbain, appelle « le tiers paysage ».

Et la désormais jardinière est de tous ces combats là. En 2002, naît sous l’ancienne halle Pajol, les ECobox , un jardin un peu foutraque sous la houlette de l’ Atelier d’Architecture Autogérée (AAA). On y jardine sur palettes mobiles, avec cette ambition qui est celle de tous les jardins partagés d’alors, occuper les espaces délaissés et aussi offrir l’espace public aux habitants. Vera : « A l’époque, j’y jardine en riveraine avec mes deux enfants. »

Quelques aléas plus tard, dont un déménagement en 2005 pour cause d’aménagement de la halle Pajol. Ecobox renaît de ses cendres, le 21 mars 2009, sur un parking de la SNCF, impasse de la Chapelle.

Celle qui n’était que riveraine fait alors partie du bureau de l’association, s’occupe d’une AMAP ( association pour le maintien d’une agriculture paysanne) en lien avec Ludovic Sanglier, producteur à Beauvais, participe aux vide greniers organisés par l’association etc. « Beaucoup d’écoles souhaitaient venir jardiner. J’obtiens alors un emploi tremplin et je suis chargée d’initier les enfants au jardinage. »

A Ecobox, c’est le temps du« lien social » comme on dit, le temps des concerts, des repas festifs, du jardinage sans pesticides ni intrants mais pour Vera, « C’était bien sympa tout cela mais il y avait des interrogations sur la ville, comment la rendre vivable, comment réfléchir à une ville post carbone ? »

La réponse à ses interrogations survient en 2012 en la personne de Sébastien Goelzer urbaniste, co-fondateur de «Vergers urbains ». Le projet de l’association est tous azimuts, mais pour l’essentiel il s’agit de créer une « ville comestible » en plantant y compris en lieu et place des arbres d’ornements, des fruitiers et, bien sûr, en impliquant les citoyens.

De l’agriculture urbaine en somme pour produire de la nourriture hyper locale mais aussi sensibiliser les habitants à la biodiversité, à l’alternance des saisons, les inciter à se réapproprier l’espace public et à transformer la ville en jardin.

Véra a rejoint Vergers Urbains en 2014. Et depuis, elle anime « Le commun jardin », les mercredis après midi pour les enfants et le samedi pour qui veut bien.

 

 

20190406_152743.jpg
L’osier tressé voisine avec les groseillers et abrite le petit monde végétal

Elle apporte aussi son savoir aux écoliers de l’école Pajol. Toute l’année au jardin, s’échelonnent les ateliers de greffe, de taille, de bouturage, de permaculture etc.

« En été, poursuit la jardinière, deux semaines sont consacrées aux jeunes. On les initie à la nature en ville, on construit des nichoirs à insecte, on leur apprend à distinguer les ravageurs et les auxiliaires ».

Le jour de ma visite, j’ai assisté à la naissance du « carré sorcier », avec déjà un laurier rose en place en attendant le datura, la mandragore et la jusquiame noire. Un carré destiné à des plantes ravissantes à regarder mais aussi à alerter les visiteurs sur leur toxicité.

« Le Commun » est soigneusement divisé en « spirale aromatique » avec absinthe, thym et serpolet. Il y a un carré de fleurs comestibles, chrisanthème et crocus safran. Un « couvert vert » planté de fève, de houblon et de mélisse accompagnés de rhubarbe, de choux, de pimprenelle et de cardes.

Sous deux châssis-serre sont cultivés aussi les tomates, les blettes et le cerfeuil.

 

20190406_152553.jpg
Le « couvert vert » avec carde et absinthe et un coeur tressé d’osier sous la halle Pajol

L’osier tressé est joliment utilisé pour les bordures et abrite tout ce petit monde végétal.

Et une fois dépassés, la cabane à outil, le compost, on arrive dans un grand verger. Alignés ou palissés, c’est le domaine des pommiers, pêchers, cognassiers, groseillers, cassissiers, framboisiers, noisetiers.

J’ai cherché en vain un abricotier mais je n’en ai pas vu. Mais je sais que celui là abrite encore les rêves de Véra.

Vergers urbains 2 rue Buzelin 75018 Paris tél : 01 82 09 05 62

vergersurbains@gmail.com

Le commun jardin, 73 ter rue Riquet 75018 Paris