Mohammed crève l’écran

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Mohammed Sadi dans le film de Foued Mansour « Le chant d’Ahmed »

 

Quand le cinéaste Foued Mansour a proposé à Mohammed Sadi, le rôle principal dans son film, « Le chant d’Ahmed », Mohammed a dit non : « Un scenario de 25 pages, j’ai pensé : « Mais il va me falloir quatre ans pour l’apprendre » et puis tout ce monde autour de moi qui allait me regarder, j’ai eu peur. »

La scène se passe au restaurant associatif de la rue Léon « La table ouverte » où, emmené par son costumier Alexis Vérité qui habite la Goutte d’Or, Foued Mansour est à la recherche du personnage principal de son film.

Rachid Arar, le responsable des lieux, pense à Mohammed, et hasard, Mohammed surgit. « Dès que je l’ai vu, raconte le cinéaste, je me suis dit : c’est lui ! La démarche et cette façon de parler avec les mains, il me rappelait mon père. J’avais fait des tentatives avec des acteurs professionnels mais ça ne donnait rien, je ne voulais pas fabriquer un personnage, plutôt le façonner. Et le personnage, je l’avais là sous les yeux. »

C’est encore Rachid Arar, qui insiste pour que Mohammed fasse au moins des essais. Et les essais sont concluants. Voilà donc Mohammed embarqué dans une aventure dont il parle aujourd’hui avec des étoiles dans les yeux. « Bon, au début ça a été très dur, le tournage a duré 9 jours et les trois premiers, j’oubliais des mots, parfois il fallait faire jusqu’à dix prises. J’ai eu le scenario un mois à l’avance, et chaque soir, une feuille de route, c’est ma fille qui me donnait la réplique. Mais au bout de trois jours, j’avais vingt ans d’expérience, lance-t-il en rigolant. Foued Mansour : « Il est naturel, à l’aise avec les gens et très impliqué. On a fait un vrai travail d’acteur où il a pu aussi apporter des choses, des mots à lui. »

Mohammed Sadi, silhouette filiforme presque fragile, difficile de le louper dans la Goutte d’Or où il habite depuis plus de quarante ans et qu’il arpente à pas pressés. Il y a fondé une famille, élevé deux filles, la benjamine est encore avec lui depuis la mort de sa femme en 2010. Il a une belle gueule burinée, une faconde et une implication sans faille dans le quartier.

A l’association « la table ouverte » à laquelle il appartient depuis des lustres, il fait les courses pour le restaurant, donne un coup de main pour les repas du ramadan et fait enfin le jardinier à la friche de la rue Polonceau où cet amateur de roses trémières donne aussi bénévolement de son temps. Désormais, il a le nez sur son Smartphone, et sur Facebook où il suit les succès de son film indifférent aux moqueries de ses copains de la friche : « C’est Hollywood ! »

Dans la vraie vie, Mohammed prend sa retraite. Il a été, entre autres, agent technique dans un centre de formation pendant dix ans. Et depuis 2002, il travaillait pour une entreprise de nettoyage : « ménage des bâtiments, entrée et sortie des poubelles. »

A l’écran, il est Ahmed, employé d’un bain douche. Il accueille plus humbles encore que lui, les SDF, les sans grades, les migrants, venus là pour retrouver un peu de leur dignité. Ahmed les accueille, nettoie avec application et à la raclette les douches, régule les conflits. Pour le cinéaste qui aime filmer ceux dont on parle peu : « C’est un héros de cinéma. Lui même est déclassé, dans l’exil, dans une forme de solitude et, quand même, il apporte du réconfort. »

« Le Chant d’Ahmed » est un court métrage qui démarre comme un documentaire. Son titre fait référence à la célèbre chanson du groupe féminin des années 80, Djurdjura : «Tu es Ahmed le roi du balai, l’étranger que personne ne connaît ». On assiste à une vie de prolétaire et de « Chibani », quand le soir, Ahmed se retrouve dans la chambre de son foyer, à broyer sa solitude, lui qui a perdu tout lien avec sa femme et ses fils restés au pays.

Le film tourne à la fiction avec l’arrivée d’un jeunot, Mike, à qui Ahmed doit enseigner le métier et surtout une manière de rentrer, comme lui, dans le rang.

Mike est un chien fou, il a fait des «conneries », est en rupture de ban, dort et fume dans les locaux, drague à l’occasion, bref, sème le désordre dans l’univers ordonné d’Ahmed qui n’a qu’un phrase à la bouche : « ça se fait pas, c’est tout ! » Mais de ce désordre là, va naître une relation, un échange, « Un rapport père-fils universel, avec un Mike qui bouscule la routine, pousse Ahmed à se réapproprier sa vie, son histoire » commente Foued Mansour.

Bilel Chegrani qui joue Mike, est un jeune acteur professionnel, et le duo fonctionne : « Je m’inquiétais un peu mais ça a marché tout de suite et ça partait même souvent en fous rires. », poursuit le réalisateur.

 

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Bilel Chegrani (Mike) et Mohammed Sadi (Ahmed) , duo d’acteurs

Le film est tout en délicatesse, sans prêchi-prêcha et il fait un tabac. Sélectionné dans tous les festivals de France, et notamment dans le nec plus ultra : Clermont Ferrand. Mohammed en était : « Le film avait déjà été programmé et on était à peine descendus du train que des spectateurs sont venus nous saluer. Les gens t’arrêtent, on te félicite, on t’encourage. Quatre dames qui se sont exclamées : « Mais ils sont là ! », j’en ai encore la chair de poule.  Franchement pendant trois jours, j’ai oublié Barbès. »

Les prix pleuvent : celui du public à Brives, du jury à Alès, du jury et du public à Montluçon, et enfin le grand prix Unifrance – prix Grand action à Cannes qui se concrétise dans le cinéma éponyme du quartier latin par une programmation d’une semaine. Il est sélectionné à l’étranger, à Cracovie, Palm Springs, Huesca, Amsterdam et au festival du cinéma arabe à Bruxelles.

Quand on demande à son acteur principal, ce qu’il va faire de sa retraite. Il ne réfléchit pas longtemps : « Je vais retourner à Sidi Bel Abbes, ma ville natale, j’y resterai bien deux ou trois mois. J’y suis parti seulement en1988, au décès de ma mère mais le chagrin était si grand que je n’ai pas eu le cœur d’y retourner avant 2012, après le décès de ma femme. Je voudrais revoir mon père qui a 95 ans et mes cinq frères. »

Et, il ajoute : « J’aimerais aussi me retrouver devant une caméra. » Mais ça, on s’en doutait un peu !

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Bilel Chegrani, Foued Mansour et Mohammed Sadi.

« Le chant d’Ahmed » est programmé au festival Côté-Court au cinéma 104 à Pantin- 104 avenue Jean Lolive (métro église de Pantin)

Vendredi 7 juin à 21h 45 et jeudi 13 juin à 18h en présence du réalisateur.

Il est également programmé sur Canal + le 16 juin et au festival du court métrage Partie(s) de campagne du 18 au 21 juillet à Ouroux-en-Morvan.

Quelques courts métrages de Foued Mansour sont visionnables sur internet : Un homme debout (2009), La raison de l’autre (2011), La dernière caravane (2012).