Les métamorphoses de Pedro Pablo Naranjo

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Pedro Pablo Naranjo, créateur du « vestiaire pour les migrants »

Côté pile, il y a celui qui officie tous les samedis et les dimanches matins au « vestiaire des migrants ». Au sein de la paroisse de l’église Saint-Bernard, les réfugiés qui dorment dans la rue, sur les trottoirs de la Porte Clignancourt ou de la Porte d’Aubervilliers viennent ici trouver de quoi se vêtir et se laver. Pedro Pablo Naranjo a créé ce lieu en 2012.

Côté face, il y a « La terrible Madame Momo ». Une maîtresse d’école qui instaure la dictature au sein de sa classe et, par extension, a fait s’aplatir de terreur les spectateurs du théâtre Lepic. Pedro Pablo Naranjo qui a créé en 1994 sa compagnie théâtrale « Amour Amor » a écrit la pièce, la joue en solo, et c’est un époustouflant spectacle.

C’est comme une litanie qui ponctue les matinées de week-end dans la petite salle qui jouxte l’église Saint-Bernard au cœur de la Goutte d’Or. Yallah ! Yallah ! Habibi ! Habibi (Dépêchons ! dépêchons ! mes amis, mes chéris). On est au vestiaire pour les migrants et Pedro Pablo Naranjo, un petit homme à casquette, un mètre de couturier autour du cou est aux manettes.

Dès potron-minet, les migrants sont là pour attendre l’ouverture des portes à 9h, la distribution de tickets, et la montée du petit escalier en colimaçon, par groupes de cinq. L’homme orchestre poursuit : « Il y a beaucoup de monde qui attend !  Il y a encore près de 70 personnes dehors, Yallah, Yallah ! » C’est qu’il ne faut pas traîner pour vêtir de pied en cap, des hommes venus du Soudan, d’Afghanistan, d’Erythrée, de Somalie ou d’Afrique de l’Ouest. Des femmes aussi, en moins grand nombre et qui sont reçues en priorité. Des Nigérianes, des Afghanes, des Maliennes etc. généralement accompagnées de bébés ou d’enfants. Tout ce beau monde est à la rue, en squat, ou, au mieux, en hôtel social.

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Au vestiaire:  Pedro et, tout sourire, son aide, Hamidou

La petite pièce est envahie de vêtements, tee shirt, pantalons, chaussures et coupée en deux : les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Côté homme, Pedro mais aussi, Hamidou le Malien, Franck le Camerounais, Marius le tatoué, Mahmad l’Afghan, des aidés devenus aidants. Côté femmes, Corinne, Laurence, Clémence, Leila et parfois les quatre. Damien qui est polonais comme Marius et avec qui il fait la paire, est préposé au kit d’hygiène qu’il prépare à la vitesse de la lumière, dans des sacs plastique : serviette, savon, shampoing, dentifrice, rasoir et chaussettes. Parfois une demande fuse : « du parfum ? » pourquoi pas, ou le must, des conditionneurs pour démêler les cheveux crépus.

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Pedro à gauche et toute l’équipe du vestiaire

Chez les femmes, on prend son temps et l’affaire tourne même parfois au show room. Laurence, une bénévole : « C’est joli ce haut ! ça vous irait bien ! » un non de la tête et tout est dit. Toutes et, la plupart des Africaines sont très rondes, affirment inexplicablement faire du 40, donc pas question de proposer plus grand….Il y a la base bien sûr, le pantalon, le tee shirt et les extras, le soutien-gorge qu’on essaie par dessus le tee shirt, la ceinture ou le foulard. Des petits plus pour les coquettes.

Le vestiaire est alimenté par des dons de particuliers, des hôtels, et surtout par Emmaus-défi qui livre tous les mercredis, jour aussi où les bénévoles (l’association en compte deux cents) trient les arrivages. Il y a des matins de jachère, et ce qui manque toujours le plus, le dentifrice, les brosses à dents et les couches pour les bébés. Mais il n’est pas rare que les enfants, les plus grands, repartent avec un cartable et des crayons.

Au final, hommes et femmes ont fait le plein. Et hors période de ramadan, boivent un café, mangent un biscuit et emportent une banane. Cent à deux cents personnes se rendent chaque week end au vestiaire et les matinées s’étirent jusqu’à 14 heures.

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Pour les femmes aussi, Claudine propose et les dames disposent

J’étais venue en observatrice, je n’ai pas tardé à m’atteler à la tâche, à tenter de suivre Damien, le préposé au kit d’hygiène, à maintenir l’allure, et à me plonger dans les sacs de vêtements : « taille 40, vous êtes sûre ? »

Et même, à suivre Pedro, en maraude, Porte d’Aubervilliers, pour distribuer l’adresse du vestiaire, puis chez lui.

Le jour où il m’a reçue, un jeune soudanais venait se faire soigner de la gale. Mahmad, un jeune afghan, était là aussi pour apprendre à faire les soins. Pedro m’a montré son fichier : pas moins de 700 personnes sont venues là se faire soigner. Et Pedro l’affirme : « avec cette maladie du manque d’hygiène, il ne faut pas traîner, car avec le temps, les conséquences sur la santé sont graves. » Le produit est passé sur tout le corps et on le garde 48 heures. Réinspection la semaine suivante au cas où… Pedro : « je n’ai eu qu’une récidive ». Les vêtements, les sous vêtements, les duvets, tout doit être changé. Et chez Pedro, il y a tout ce qu’il faut. Vêtements empilés dans tout l’appartement et produit de soins achetés avec l’ordonnance d’un des médecins bénévole de l’association.

Pedro quand on le retrouve chez lui, est un bonhomme chaleureux et disert, avec un délicieux accent espagnol, trace de son pays natal, la Colombie.

Il y est né en 1950, à Ulloa, une petite ville de l’Ouest du pays.

Son père, propriétaire terrien, cultive le sucre, le café, le cacao. Et les enfants Naranjo sont incités à travailler avec la cinquantaine de travailleurs agricoles dans les champs. « C’était sa façon à lui de nous enseigner le respect de l’autre, le service, c’est sans doute de là que me vient mon désir d’aider les plus démunis. »

A 17ans, le petit paysan change de cap : « Je suis tombé par hasard dans le théâtre. » Il dégote une bourse via le directeur de l’école nationale de Montevidéo en Uruguay et en sort trois ans plus tard avec une formation d’acteur, de metteur en scène et de plasticien. C’est parti pour une longue expérience de troupe et de voyages : l’Argentine, la Bolivie, le Pérou, Cuba. Pour un théâtre politique et social, dans des pays sous dictature où raconte Pedro « il fallait jouer à cache-cache avec les militaires. »

En 85, il obtient une bourse à Paris, à l’école Jacques Lecoq, et, en 87, fait partie de la compagnie internationale « Espeho ». Il joue au théâtre de l’Odéon, à la Cartoucherie, à l’Epée de bois et en Espagne aussi.

Pendant ces années là, il est un migrant : « J’ai eu beaucoup de problèmes pendant sept ans mais je parlais français car je l’ai appris au lycée, j’avais une formation, des griffes pour me défendre. En outre, la situation était moins cruelle qu’elle est aujourd’hui. »

En 1994, il crée sa propre compagnie « Amour Amor ». Et, en ce mois de juin 2019, a fait d’une pierre deux coups: jouer et aider les migrants.

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Pedro Pablo Naranjo sur scène dans  » La terrible Madame Momo »

Pour un ticket d’entrée ce dimanche après midi, au théâtre Lepic, pas d’argent, mais un don en nature pour alimenter les kit d’hygiène du vestiaire. On y a découvert sur scène, l’héroïne d’une des pièces du répertoire de Pedro : « La terrible Madame Momo », joué en solo par celui qu’on avait quitté le matin à la paroisse Saint Bernard. Fessue, ventrue, carnavalesque, Madame Momo. Une sorte de mère Ubu et tyrannique avec ça. Une métaphore de toutes ces dictatures auxquelles Pedro s’est trouvé confronté? : « Non, il n’y a pas de messages dans mes pièces, c’est mon inconscient qui parle.  Et certains sont choqués parce que j’emploie des mots crus, toi aussi ?»

Depuis trois ans, Pedro avait lâché la scène pour cause de violentes douleurs dorsales et cervicales. Une première donc. « Au théâtre Lepic, j’ai pu jouer pour la première fois sans douleur. » Alors ? Je vais reprendre mon travail d’acteur et de metteur en scène. J’ai des idées plein la tête et, bien sûr, je vais continuer le vestiaire des migrants. »

Yallah, Pedro !

 

Vestiaire pour les migrants : 12 rue Saint Bruno/angle rue Saint Luc – Eglise Saint Bernard de la Chapelle. Metro : Barbès Rochechouart ou la Chapelle

Tél : 06 03 02 83 72

Horaires : Mercredi de 15h à 18h pour trier les vêtements

Samedi et dimanche de 9h à 14h pour la distribution

Pour déposer les dons directement : Mercredi de 15 à 18h

https://fr-fr.facebook.com/vestiairemigrants/