Sur les traces de Cheikha Rimitti, la diva du raï

La place Polonceau, à la jonction de la rue éponyme et de la rue de la Goutte d’Or portera désormais son nom : Cheikha Rimitti. Ainsi en a décidé le Conseil de Paris en novembre dernier. Je ne savais rien d’elle. Elle avait vécu à Barbès, mais où ? Elle chantait le raï. Mais, pour moi, le raï, c’était Cheb Khaled, et Cheb Mami. Question de génération.

Il faut le savoir, même aujourd’hui, quatorze ans après sa mort, on peut essuyer quelques rebuffades quand on l’évoque : Chez les épiciers égyptiens du boulevard Ornano, qui écoutent en boucle Oum Kalthoum : « Rimitti, elle est grossière ». Une connaissance croisée rue Doudeauville : « Là, avec elle, tu fais dans le superficiel !». Chez les pâtissières de la rue de la Goutte d’Or : « Ouh lala ! ça s’écoute entre femmes, jamais en présence du père ou du mari ».

Et puis, j’ai rencontré Aïcha, la gardienne de la maison de retraite « Bon accueil », de la rue de Laghouat: « C’est une femme qui chante l’humanité, une post-moderne, elle est universelle. » Et aussi, Meziane Azaïche, directeur du « Cabaret sauvage » où elle a chanté : « C’était une femme libre, révolutionnaire, et c’est cela qui lui a donné cette reconnaissance.»

Le compositeur et interprète, Kamel Hamadi : « Elle a chanté la révolution, l’amour, l’alcool et le désir, la vie quoi. Mais elle avait, comme tous les chanteurs de raï, un répertoire large. Le chanteur de raï donne un point de vue sur la vie quotidienne. Elle a chanté le foot, le TGV, le téléphone et, loué « La Camel », par exemple, qui est une usine de gaz liquéfié près d’Oran. Cette chanson là a été popularisée par Khaled, mais c’est elle qui l’a écrit. »

Nantie de ces enthousiasmes, me voilà partie. J’avais envie de marcher sur ses traces.

Cheikha Rimitti (il arrive aussi qu’on dise et écrive Remitti) est morte d’un arrêt du cœur, le lundi 15 mai 2006, dans son appartement d’un logement social de la Porte d’Aubervilliers. Elle venait juste d’avoir 83 ans et de participer deux jours avant sa mort, à un méga concert, au Zénith, avec la fine fleur du raï dont Khaled justement. Sur scène, ce samedi là, elle avait bon pied, bon œil. Comme d’habitude, des paumes de main entièrement couvertes de henné, des boucles d’oreille, des bracelets, des lunettes noires et quand elle les ôtait, des yeux bordés de khôl, des paillettes, des couronnes, des robes d’apparat de son oranais natal. Et ce curieux salut militaire qui débutait toujours sa prestation.

Elle laisse à sa mort une prolifique production avec pas moins de 400 cassettes, 300 disques 45 tours, plus de 55 disques 78 tours et une bonne dizaine d’albums dont Nouar (Fleurs) sorti en 2000 qui a reçu le grand prix du disque de l’Académie Charles Cros. Les albums sont parfois en plusieurs versions car le Raï est une perpétuelle improvisation et s’adapte à son public. Ainsi se murmure que des versions, faites de halètements suggestifs, de bruits de bouche, circulent sous le manteau. Vrai ou faux. Peut-être aussi une façon d’alimenter la légende de la sulfureuse Cheikha. Depuis la fin des années 90, elle a une carrière internationale  et a considérablement électrifié sa musique. Elle parcourt l’Europe, Londres, Rome, Berlin, Amsterdam et va chanter son raï, au Caire, à New York et jusqu’au Japon…

Comme d’habitude, les débuts d’enquête piétinent abominablement. Une seule certitude, Rimitti a vécu et chanté dans le 18e arrondissement, et ce,  avant même ses concerts à l’Institut du Monde arabe, à la Mutualité, au Cabaret sauvage. A Barbès ? à la Goutte d’Or ?

J’ai bien tenté « Le café de famille », du 77 rue Doudeauville. Un bar dans son jus où les « chibanis », peut-être adeptes de la Cheikha, tapent le carton. Une vague indication d’un hôtel au 90 de la rue Myrha où elle aurait séjourné et, pour le reste, motus et bouche cousue. Autant dire un fiasco.

Mes amis de la « friche Polonceau », Abdel et Mohamed, m’ont indiqué le coiffeur du 7 rue des Poissonniers. Bonne pioche. Mokhtar Tadjemout est un élégant aux yeux bleus : « Oui, elle venait chez moi quand je tenais le magasin de coiffure au 30 rue de la Goutte d’Or et ses musiciens aussi. Elle avait les cheveux longs, je lui faisais des brushings. Puis, quand mon magasin a été détruit lors de la rénovation du quartier dans les années 90, elle est venue ici, dans mon nouveau salon, et me demandait toujours des produits pour sa fille, des shampoings, des crèmes qu’elle envoyait au bled. Je sais qu’elle élevait des orphelins en Algérie. C’était quelqu’un de très généreux et tous les Oranais l’aiment. »

Bien sûr, il y a les livres, les archives audio. Les éminents spécialistes du raï : le critique musical Rabah Mézouane, le journaliste Bouziane Daoudi et des interviews à Libération ou à Télérama en 2000 qui permettent au profane que je suis de mieux approcher la diva.

Saâdia (la bienheureuse) Bédiaf est née le 8 mai 1923 à Tessala, un petit bourg (7000 habitants aujourd’hui) près de Sidi-Bel-Abbès. A 16 ans, elle est orpheline de père et de mère. Elle ne sait ni lire ni écrire. Et elle est pauvre comme Job. Mais elle danse et très bien. Elle suit alors un groupe de musiciens itinérants qui jouent dans les fêtes familiales, les mariages, les naissances, les circoncisions etc. Elle se déplace avec eux à Rélizane, un gros bourg agricole. Il lui arrive de faire la bonne pour quelques sous ou un lit chez les colons. Sinon elle dort dans les sanctuaires et les hammams. Une vraie vie de patachon et de disette marquée notamment par l’épidémie de typhus, qui frappe toute l’Algérie, pendant la seconde guerre mondiale. A Libé, elle raconte: « C’est le malheur qui m’a instruit. Les chansons me trottent dans la tête et moi je les retiens de mémoire. Pas besoin de papier et de stylo. »

A Relizane, elle rencontre Cheikh Mohamed Ould Ennems, champion de la Gasba (sorte de flûte) et de Tar (tambour) et se met en ménage (les versions divergent, pour les uns, il a déjà dix enfants, pour les autres, c’est son mari). Ce qui est sûr c’est que c’est lui qui l’introduit dans le milieu artistique et la fait enregistrer à Radio Alger.

Son nom «Rimitti », vient d’une autre anecdote, où devant un public conquis par sa voix rauque, elle veut payer sa tournée et fredonne une de ses chansons « Remettez un panaché, Madame ! » Elle ne parle pas français et avec son accent, ça donne : « Rimitti, Rimitti ». Ce sera son nom de scène.

En 1954, elle enregistre chez Pathé Marconi, ce qui sera son premier succès national « Charag Gataa » (Déchire, lacère) : « Déchire lacère/Rimitti recoudra/ faisons nos trucs sous les couvertures/ galipette sur galipette/ je ferai à mon amour tout ce qu’il voudra… »

Sa carrière officielle est lancée. Même si elle est déjà connue comme le loup blanc dans tout l’Ouest algérien. Ses chansons circulent sous le manteau depuis les années 40, via des cassettes bricolées qui, au début, arborent sur leur jaquette des blondes aux yeux bleus tout droit sorties des magazines féminins occidentaux.

Autant les Cheikhs (sages, maîtres de musique) sont respectés, les Cheikhas, nettement moins, d’où chez elles, en masquant leur identité, le désir de protéger une vie familiale, une réputation. Car une femme qui chante la nuit, dans les cafés, est forcément «suspecte ». Celles qui succèderont à Rimitti brandiront cette suspicion comme un étendard : « La diablesse », « la tatouée », « le cafard de Mostaganem » etc.

Le chant de Rimitti, c’est sexe, alcool et raï. Foin des chansons sentimentales, pour elle : « Celui qui n’a pas connu la passion est une bête de somme. »

Et la passion en chanson, c’est aussi le désir et le plaisir charnel : « Les gens nous surveillent/méfie toi beau cerf/ je suis seule et sans voisin/Viens faire une sieste/ Nous n’avons pour nous que le jour d’aujourd’hui » ou encore « Il me broie/ il me fait griller/ il me fait saliver comme les makrouts dans le miel/ Aie ! Aïe ! Aïe Malheur à moi/ j’ai pris de mauvaises manies/ il me broie/ il m’abreuve/il me saoule/il me titille/il me fait bleuir. »

Une admiratrice : « Je me souviens de l’audace de ses paroles : « Mon amant m’a allumé comme une cigarette. » Ce sont les paroles de l’album « Nouar » (Fleurs) qui débute comme une bucolique bluette « Mon amoureux et moi cueillons des fleurs dans la montagne » pour lancer ensuite…« Que de rumeurs depuis qu’on m’a vue monter avec lui, Pour mon malheur deux hommes me désirent. »

Pendant la guerre d’indépendance la radio coloniale la diffuse largement, histoire d’amadouer les paysans pauvres des campagnes, le bled profond où elle est aimée. Cela va coûter cher à Cheikha Rimitti. Les puritains, FNL ou religieux, la boudent. Le pouvoir et la presse officielle fustigent sans la nommer, « ce folklore perverti par le colonialisme ». Quant aux religieux, quand bien même, elle a effectué son pèlerinage à la Mecque : une femme qui chante, c’est haram (c’est pêché).

Pas de concert autorisé, pas de musique diffusée à la radio. Et au concert de Bobigny en 1986, où toutes les stars du raï sont réunies, les autorités algériennes monnaient leur présence. Ils viendront à condition que soient expulsées du répertoire de Rimitti toutes les allusions au sexe. Sa mort en 2006 ne donnera lieu à la radio algérienne qu’à une brève, sans photo, sans musique.

La chanteuse quitte l’Algérie dans les années 70. Et pour Meziane Azaïche du Cabaret Sauvage : « Elle s’est sauvée de tout ça ! » Et pire encore, car, dans «la décennie noire », dès 1990, les intellectuels, les journalistes sont visés par les groupes islamistes. Les chanteurs de Raï aussi. Cheb Hasni est assassiné par le GIA, le groupe islamiste le plus radical, en 1994 et Chaba Zahouania, « la joyeuse », menacée de mort, se réfugie en France.

Le parcours dans l’hexagone de Cheikha Rimitti commence à Marseille. Et grâce à Rachid Arar de « La table ouverte », mon enquête touche au but. J’ai rencontré, par son intermédiaire, Cheikh Djillali El Karmaoui, un compositeur, musicien et chanteur qui murmure plus qu’il ne parle et ponctue toujours ses fins de phrase d’une large sourire. Il a accompagné la Cheikha pendant près de trente ans : « Pas tout le temps car elle était exigeante et changeait souvent de musicien. »

Il joue du Gallal (percussion) à ses côtés et se souvient de son passage à Marseille pour une bonne raison : « C’est à un concert de Rimitti que j’ai rencontré ma femme. »

 

La petite troupe, deux flûtistes et un joueur de Gallal, se produit dans les quartiers immigrés du centre ville, et dans les cafés interlopes du côté de Belsunce et de Noailles : « Chez « Camel Casquette », rue thubaneau, « Chez Hasmia » rue des récollettes et chez Fatma, rue de l’étoile. » On est à deux pas du cours Belsunce et du « Touring Hôtel  » où la chanteuse loue une chambre.

Les mêmes débarquent à Barbès et à la Goutte d’Or dans les années 80. La rue de la Goutte d’Or, est peuplée de cafés. Les immigrés maghrébins du Sud du quartier, y chantent et y dansent le vendredi soir, le samedi et le dimanche et …jusqu’à 2 heures du matin.

Djillali : « Tous les cafés faisaient de la musique. Chez Lachech (la tribu) tenu par Mohamed (le père de Rachid Arar) au 18, Chez Kenza au 44. On jouait aussi au 6 rue Polonceau chez Abdelkrim, et chez Bachir, au « Bejaïa Club », 14 rue de la Chapelle. » C’était mixte ? «Oui, il y avait des femmes aussi, on dansait et on buvait. Les hommes plutôt de la bière et du whisky, les femmes de la Marie Brizard, du Martini. ».

La balade avec Djillali est un peu triste car à la place de tous ces cafés, il n’y a plus que des parkings, des entrées d’immeuble, et des palissades qui masquent la supérette qui a brûlé en février dernier. La rue de la Goutte d’Or et jusqu’à la rue des Gardes est désormais sans âme. Du coté de la Chapelle, une épicerie exotique a remplacé « Le Bejaïa Club » qui a été au raï ce que le « New Morning », à Château d’eau, est au jazz. Un must.

N’empêche, Djillali est content d’apprendre que la place Polonceau est désormais dédiée à Cheikha Rimitti : « C’est bien car c’est vraiment un lieu symbolique. Si vous venez ici, le samedi et le dimanche matin, vous y rencontrerez tous les Algériens du quartier qui viennent chercher ou donner des nouvelles du pays. Avant on appelait cette place « la Bourse » car on y échangeait des dinars contre des francs. »

Avec le chanteur musicien, nous avons pris le boulevard Barbès. Pris un café, Au 42, à la sortie du métro Château rouge, un petit restaurant, aujourd’hui transformé en fast-food, certifié hallal quand même, où « Rimitti donnait ses rendez vous professionnels ». Traversé le boulevard pour remonter la rue Myrha, vers l’ancien café « Aux deux entrées » (une entrée rue Myrha, l’autre rue Poulet). Il a perdu son enseigne dont il ne reste que la carcasse métallique et c’est désormais un bar tenu par des Africaines : « C’est là qu’elle allait boire un verre avec ses musiciens, et les « Cheb » (les jeunes), Khaled et Mami. » Au 90 de la rue Myrha, « l’hôtel de Rohan » où elle a vécu jusqu’aux années 2000, en nomade. » Djillali : « Elle aimait être à l’hôtel car elle s’y sentait plus en sécurité. »

Elle vivait seule, elle ne s’est pas remariée ? : «Non ». Alors, elle qui chantait la passion, le sexe, elle a eu des amoureux, des amants ? Sourire pudique de Djillali : « Elle a certainement eu des fréquentations. » « Elle a eu des enfants ? « Non, mais elle a protégé trois orphelins. J’ai connu les deux garçons, Abbas et Bekhada, qu’elle faisait venir parfois à Paris mais je n’ai jamais vu Fatiha, sa fille. Tout ce qu’elle avait, c’était pour eux. »

Un mot encore. Ceux d’Aïcha, de « Bon Accueil »,la gardienne de la maison de retraite et indéfectible fan : « C’était une féministe avant l’heure, écrivez le ! » Et une pensée pour le grand Rachid Taha, inhumé à Sig, sa ville natale, en Septembre 2018, pas bien loin de Telassa où repose Cheikha Rimitti. En 1986, le chanteur de « Carte de Séjour » lui avait dédié une chanson. Son titre ? « Remitti » !

Pour aller plus loin : Franck Tenaille : Le Raï, De la bâtardise à la reconnaissance internationale (Actes Sud)

Bouziane Daoudi, Hadj Miliani : L’aventure du Raï (Point Virgule)