Le dernier banc

 

Il n’y a plus de banc public sur le boulevard Barbès. Ce matin, aux aurores, et sous la pluie battante, deux employés de la voirie sont venus scier un dernier vestige de temps révolus.

Il faut dire que depuis des mois il était le seul à avoir survécu en entier, car il ne restait plus que la carcasse d’un deuxième devant le magasin Franprix un peu plus bas sur le boulevard. .

Il faut dire aussi qu’il était occupé depuis des mois par des SDF, passablement alcoolisés et bruyants.

J’ai reçu la semaine dernière, une demande de signature de pétition rédigée par un de mes voisins (j’habite moi aussi au dessus du banc). Libellée comme suit : « Les beaux jours arrivent et nous aimerions ne pas les passer avec toute cette zone à notre porte. »

S’en suivait un texte égrenant les problèmes inhérents à cette occupation : pollutions sonores (vraies), intimidations des riverains d’où une situation très anxiogène (faux), point de deal (faux, ou alors il était question d’une drogue légale : la bière), et alerte sur la situation sanitaire engendrée par cette occupation (la covid ?). Bref, l’auteur chargeait un peu la barque.

La pétition s’est retrouvée en ligne sur une célèbre plateforme et a recueilli trente et une signatures.

Sur le site, il y a quatre jours, l’auteur remerciait les signataires et prévenait qu’il envoyait la pétition à la mairie du 18e arrondissement. Il a été manifestement entendu. Le mot Victoire en gras accompagne les remerciements.

Victoire en effet, les SDF ont disparu.

Dans le jargon euphémique municipal, cela s’appelle, une rue «apaisée » ( je n’invente rien).

Quand je suis arrivée habiter Boulevard Barbès il y a huit ans, il y avait une multitude de bancs sur lesquels s’asseyaient des personnes âgées qui sortaient du magasin Carrefour ou revenaient du marché Ornano avec leurs caddies et y faisaient une halte ; des mamans africaines ou pas avec leurs petits qui s’asseyaient sur un banc pour attendre le bus 31.

Des badauds qui ne craignaient pas l’infernal brouhaha de la circulation y séjournaient longtemps et j’ai même vu des «chibanis » y lire le journal. Parfois des prostituées y faisaient une pause. Des amoureux s’y bécotaient.   Quelques éméchés venaient parfois mettre du désordre. Altercation, moulinage des bras, l’ordinaire du boulevard.

Désormais, c’est circulez, y a rien à voir!

Pour les SDF, qu’ils aillent voir ailleurs, » les beaux jours arrivent… »

 

La trace du dernier banc