Anzoumane Sissoko : La voix des « sans voix »

Sissoko Anzoumane - Noir et Blanc - 0061
© Bruno Lemesle/ Collection « Salut Barbès! »

Ce sont des retrouvailles. J’avais rencontré Anzoumane Sissoko pour un article paru dans le journal « Le 18e du mois » en avril 2014 . Je le rencontre à nouveau et au même endroit, au Marché des Enfants Rouges, dans le 3e arrondissement de Paris où il travaille depuis près de vingt ans.

En 2014, il était le chef de file d’une liste réclamant le droit de vote des étrangers extra-communautaires aux municipales. Et le voilà en 2020, candidat aux municipales, chez les Verts dans le 18e arrondissement. Il est encore là sur la liste qui a fusionné avec le PS, menée par Eric Lejoindre, actuel maire du 18e.

Anzoumane Sissoko y a gardé son label, ce qui fait son combat depuis toujours :  la régularisation des sans-papiers, et sa fonction, porte parole du collectif des sans-papiers parisiens (CSP75).

Qu’il ait eu un titre de séjour en 2006, et désormais une naturalisation en 2015, le Franco-Malien défend, avec une belle constance, la même cause. Pourquoi chez les Verts ? « Parce qu’ils m’ont toujours soutenu. Parce que même si je n’en avais pas conscience quand je suis venu en France, je sais aujourd’hui que je suis un réfugié climatique. Trente ans de sècheresse ont déstabilisé la vie de nos agriculteurs, de nos villages, et poussé les jeunes à émigrer. »

En tête-à-tête, le bonhomme est toujours aussi fluet, peut-être même plus. Et toujours toute douceur. Mais il ne faut pas s’y tromper, c’est un militant, et même un leader.

Pendant la crise sanitaire du coronavirus, il n’a pas chômé : manif dans le métro, manif dans la rue le 20 mai et encore le 20 juin. Alertant le gouvernement sur le sort de ceux, on le sait aujourd’hui, qui ont continué leur travail, et ont été, eux aussi, « les premiers de corvée » : hommes et femmes de ménage, livreurs, éboueurs, caissiers et caissières, agents de sécurité etc.

Combien sont-ils à travailler sans droits, sans logements, précaires : entre 300 et 600000. Pour Anzoumane : « Ils ont démontré à quel point ils sont indispensables. Ils ont été exposés au virus, dans les transports en commun, sur leur lieu de travail, et dans les foyers où ils vivent entassés. Il faut le savoir, même s’ils sont malades, beaucoup n’iront pas à l’hôpital, car ils ont la trouille. »

Militant à Paris, Anzoumane n’a cependant jamais cessé de garder un œil sur cette région du Sahel d’où il vient, et d’où migrent la majorité des réfugiés maliens en France, les Soninkés. Avec d’autres sans-papiers et des soutiens français, il a fait construire, à Monéa, son village, une école primaire ( 300 élèves), et un lycée (100). Il y est marié et y passe deux mois par an. Namoussa sa femme, est restée au pays, dans sa Belle famille; ses enfants: Mireille, Sankoumba, Filinding aussi. Quand je lui demande si cette vie-là n’est pas trop difficile, si loin des siens. Anzoumane lance  : « oui, on est coupé en deux.» Comme un simple constat, une évidence.

Je republie un article paru dans le journal «  Le 18e du mois » en Avril 2014. Anzoumane obtiendra sa naturalisation l’année suivante. L’article raconte l’itinéraire d’un enfant qui a grandi dans un village malien. Il émigre à l’âge de 29 ans en France où il devient le défenseur des travailleurs sans-papiers.

Il parle bien, il est convaincant ; Anzoumane Sissoko n’a pas son pareil pour haranguer les foules. Son éternel combat : la lutte des sans-papiers, dont il est encore le porte parole, même s’il a été régularisé en 2006. Son dernier combat : le droit de vote des étrangers extra-communautaires aux élections municipales. Il est donc devenu, la tête de liste des « sans voix » dans le 18e arrondissement de Paris.

La liste, soutenue par le NPA, a été invalidée, mais qu’importe. Ce fut l’occasion de rappeler ce que la gauche promet depuis trente ans et qu’elle met aux oubliettes dès qu’elle est au pouvoir : « C‘était encore l’engagement n°50 du candidat Hollande à la présidentielle, précise Anzoumane ». En public et en privé, le tête de liste ne décolère pas : « Je suis en France depuis vingt et un an, je travaille, je paie des impôts, mes enfants vont à l’école ici. J’ai des papiers. Et je ne peux voter ni ici ni au Mali où je ne réside pas. »

On est presque surpris quand on le rencontre, de se retrouver face à un petit homme, menu, presque fragile dont le visage et la voix ne sont que douceur. Mais à l’écouter on se dit que cet homme là est en perpétuel exil : « J’ai grandi en dehors de ma famille et ça a été une souffrance » note sobrement Anzoumane.

Il est né le 31 décembre 1964, à Monéa, un village de 600 âmes à 120 kilomètres au Sud de Kayes (ouest du Mali). « C’est de cette région que viennent la plupart des migrants maliens, raconte-t-il ». Une tradition de « l’aventure » qui fait partir les fils des agriculteurs soninkés, vers ailleurs et, depuis 1970, plus encore, à cause d’une succession de sécheresses qui ne permet pas l’autosuffisance alimentaire des paysans de la région. Il est le cinquième enfant d’une fratrie de douze, issus de trois mères différentes car le père est polygame : « mais pas moi», sourit Anzoumane.

La famille cultive le mil, le sorgho, l’arachide, la patate douce, et le manioc et possède quelques moutons et deux vaches. Il n’y a qu’une école coranique à Monéa où l’on envoie Sadio, le troisième fils. Anzoumane, lui, ira à l’école publique de Dialafara à vingt-cinq kilomètres de là où il est hébergé chez une lointaine cousine. Il a sept ans et ne rentre chez lui qu’aux vacances. Il en a treize quand il se retrouve au lycée Dougoukolo Konaré, à 120 kilomètres de chez lui, à Kayes. La famille qui l’héberge « n’a pas l’argent » et ce sont les Sissoko qui envoient des sacs de riz et de maïs pour nourrir les hébergeurs. Anzoumane : « Pour m’acheter les cahiers et les stylos, je fabriquais des briques en banco pour les vendre. »

Le lycéen échoue au bac et « il a alors été décidé que j’arrête les études. »

On est en 1986, Anzoumane a 22 ans, il est le seul à être allé à l’école, le seul à parler français, il ira en Europe d’où, comme tout migrant, il enverra de l’argent aux siens. Un honneur ? Une corvée ? Pas de commentaire. Au Mali, comme partout en Afrique, ce sont « les anciens » qui décident.

Pour ce départ vers « la terre promise », la famille travaille la terre, mais il ne pleut pas, et les récoltes sont maigres. Ce n’est que sept ans plus tard, en 1991, que la pluie vient, qu’un nouveau champ est défriché et produit même dix tonnes de mil. Même aubaine l’année suivante. Gains sur les deux années : 500000 CFA (environ 950 euros). « Le billet à l’époque coûtait 1100 euros, raconte Anzoumane. » Pour compléter, les Sissoko se mettent sur la paille et vendent leurs deux vaches.

Direction Conakry, d’où le migrant obtient un visa pour la Belgique.

La fin du périple, Anzoumane s’en souvient comme si c’était hier : « Je suis arrivé le 1er septembre 1993 à Paris en plein débat sur le droit du sol, lancé par Pasqua. » Il rejoint un cousin dans un foyer de Villejuif et travaille deux semaines plus tard dans un magasin exotique de la Plaine-Saint-Denis : « Mes patrons étaient chinois, je faisais le manutentionnaire et la caisse s’il y avait du monde. » Il y restera sept ans.

En 2000, Anzoumane qui a trente cinq ans, se marie : « Un mariage décidé par la famille, précise-t-il, et un mariage par procuration car je ne peux pas voyager. » Takiba le rejoint à Paris et le couple s’installe dans le 19e arrondissement. Deux petites filles naîtront de cette union.

Pour le sans-papier qu’il est encore à cette période, les ennuis s’accumulent. Il a déjà été arrêté en 97 dans le RER, placé douze jours en de rétention et condamné à dix ans d’interdiction de séjour. Rebelote en 2001, mais là il est mis deux mois en prison à la Santé.

C’est en sortant qu’il crée le collectif des sans-papiers du 19e arrondissement.

Il avait perdu puis retrouvé du travail dans un grand magasin avec des faux papiers après sa première arrestation, il le perd en 2001, mais ne désarme pas et en retrouve un autre. Il y est encore aujourd’hui. « Au Marché des Enfants Rouges, le matin de 6h à 9h je balaie les rayons, je broie les cartons, je nettoie les toilettes et je recommence le soir de 18 à 21h. »

Entre temps, le militant des sans papiers prend la relève. Des années de lutte qu’il énonce comme un agenda : « Occupation de l’église Saint-Bernard en 1996, de la bourse du travail en 2008, du centre de sécurité sociale rue Baudelique en 2009, marche Paris Nice en 2010 pour laquelle j’ai pris quinze jours sans solde. »

Son engagement ne s’arrête pas là. Et on devine que celui-là le taraude depuis toujours : : « Je suis l’un des responsables de l’association du Nord Tambaoura que nous avons créée en 1998. »

Le projet ? Construire ce qui a tant manqué à l’enfant d’alors, une école primaire. Elle a été inaugurée en 2006 à Monéa. Et en décembre dernier, un lycée scolarisant 24 élèves a ouvert aussi.

Anzoumane et Takiba ont divorcé en 2010. En 2011, Anzoumane s’est remarié , toujours sous la houlette des siens : « Il y avait un lien d’amitié entre un de mes frères et son père. Mais, et Anzoumane insiste, « Si Namoussa n’avait pas voulu de moi, je n’aurais rien forcé.  On a été mariés traditionnellement en présence de l’imam et des parents. » Namoussa vit désormais auprès de sa Belle famille. De son côté, Anzoumane a demandé sa naturalisation depuis 2011. Son rêve ? «Je veux me marier à l’ambassade de France au Mali quand je serai naturalisé. »  La fin de l’exil ?