Goutte d’Or : les lieux d’Elsa

Quel régal ! Depuis un an, je guettais l’aboutissement de ce projet. Il y avait eu quelques planches exposées au café «La Goutte rouge » en juin dernier qui déjà donnaient envie d’une suite. C’est fait. Elsa Noyons est graphiste et son livre « Déplier l’ordinaire » (ed. LJMTL, le premier de cette toute nouvelle maison d’édition) vient de voir le jour. C’est un beau livre, et même un « objet livre » tant il sollicite le lecteur à le manipuler, à mettre la main à la pâte.

A l’aide d’un fond de carte, un plan du quartier, on peut ainsi se repérer dans la Goutte d’Or. 70 planches en feuilles aussi fines que des calques, non reliées, de format A3, que le lecteur peut poser sur ce fond de carte, histoire de voir où il est, des « cartographies narratives » comme les décrit l’auteur. Avec cette sorte de canevas, on apprend, on se balade, on inventorie, on s’étonne, on sourit, on rêve, on découvre enfin la richesse infinie d’un quartier qui, pour le coup, devient très « sensible ».

Elsa donne les clés de son entreprise en préambule de son livre : « Enfant, il y a un jeu auquel j’aimais jouer avec mon frère et ma sœur, qu’on appelait : « Ik zie, Ik Zie, wat jij niet ziet » ce qui veut dire « je vois, je vois ce que tu ne vois pas », il consiste à décrire un élément dans notre champ de vision et à le faire deviner à l’autre. » La scène se passe à Amsterdam où Elsa est née en 1988 et où elle a passé son enfance. Elle a douze ans, quand la famille s’installe en France, à Marseille.

Et tous les Marseillais vous le diront (j’en suis), il y a d’étonnantes correspondances entre des quartiers de Marseille et la Goutte d’Or.  L’importance bien sûr de la population maghrébine et africaine, le côté embouteillé et vibrionnant de certaines rues (le Marché Dejean à Château Rouge, les rues des Poissonniers ou Myrha qui rappellent le Marché des Capucins, et plus largement les ruelles du quartier Noailles à Marseille. Mais il y a aussi ces plages de calme, dès que l’on sort du charivari, Notre-Dame-du-Mont à Marseille, la place Sébastopol du côté des Cinq Avenues et cette place plantée de Magnolias, rue Affre, face à l’église Saint-Bernard à la Goutte d’or.

C’est là qu’en revenant de voyage, Elsa Noyons a eu un coup de foudre : « Je me baladais autour de l’église Saint-Bernard et je me disais que je vivrais bien là. A ce moment là, j’aperçois un camion de déménagement dans la rue Saint Mathieu. Je monte dans l’immeuble par la porte qui était restée ouverte et fais connaissance avec Stéphane, le propriétaire. J’ai beaucoup de chance, l’appartement est libre et quelques jours plus tard j’emménage, c’était en mars 2017.» Elle y est toujours. Et c’est là que je la retrouve.

La locataire de la rue Saint-Mathieu a les yeux clairs, un regard droit et confiant, une assurance tranquille et, c’est sur un coin de table de sa petite cuisine qu’elle raconte la genèse de son projet : « En Août 2018, j’habitais ici depuis un an et j’échangeais beaucoup avec mon amie Camille Léage qui est photographe. On s’interrogeait : comment on habite quelque part ? Comment le regard se modifie ? Mais je ne me sentais pas complètement dans mon quartier. J’allais toujours dans les mêmes endroits. »

Elsa qui est diplômée des Arts Déco de Strasbourg pense alors « aux intérêts que j’ai pour la cartographie, avec elle, on décrypte, elle me permettait de révéler toutes les couches de compréhension de ce territoire. Ensuite, je me suis dit : « Toutes les semaines, je vais observer une seule chose, les oiseaux, les cafés et évidemment les rencontres avec les autres. » Ça a été facile les rencontres? : « Non, c’est pas toujours évident, le fait d’être une jeune femme sans doute, les gens ne comprenaient pas et moi au début je ne savais pas trop où j’allais. Mais il y avait ce désir d’explorer toutes les transformations autour de nous. De gratter. C’était pas intéressant de redire tout ce qu’on sait, le deal, tout ça. Je ne voulais pas trop de commentaires. Il s’agissait de découvrir et découvrir, c’est enlever le voile. »

« Déplier l’ordinaire » suit cette chronologie du travail, au début le lecteur se retrouve dans les espaces, longueur des rues, représentation mentale du quartier pour Djamal, Mike, ou Lucia. Très vite, « Ma Goutte d’or » apparaît, celle d’Elsa. On devine que la belle chine dans les Guerrisol de Barbès, va à la bibliothèque de la rue des Fillettes, à la librairie « La régulière », et l’on apprend quelques cartographies plus tard qu’elle fait les mots croisés du Parisien au café « Les trois frères » avec Djamal ou qu’elle achète ses herbes fraîches chez Mohamed, rue de Jessaint. Une cartographie indique ses itinéraires dans le quartier, ses escapades avec des portes imaginaires ou pas, vers des ailleurs, la piscine des Amiraux, Belleville, République ou Montmartre. L’ordinaire des jours.

Puis les rencontres arrivent. Les amies qu’elle rejoint et les distances qui l’en sépare, Marseille 752 kms, Montreuil 6,4 kms, Simplon et Marx Dormoy 950m. Les belles rencontres : Hélène du restaurant collectif 4C, Fredo de la Goutte Rouge, Lydie des Enfants de la Goutte d’Or, Shéhérazade de la Petite ferme et même moi et mon blog qu’elle aime bien.

Tout absolument tout est répertorié, inventorié : les morts violentes depuis 1885, les lieux de l’Assommoir, les cafés, les lieux de culte, les écoles, les associations, les habitants de la rue, les fêtes, les bancs simple double ou retirés, les marabouts et autres « amourologues », leurs flyers (si ta femme est partie, elle reviendra en une semaine), les mots de la rue, les jeux pour enfants, l’itinéraire des policiers, les regroupements masculins (Malboro, Malboro), les chiens (Jolie cœur, Tino, Sultan) etc.

La poésie n’est pas loin avec l’inventaire des oiseaux, et cette histoire de Goéland, client quotidien du poissonnier du Marché Dejean. Celui des plantes des jardins partagés où l’on reconnaît la main verte d’Abdou, l’extraordinaire jardinier de la friche Polonceau qui plante cacahuètes, fèves et curcuma sur sa parcelle ou au jardin «La Goutte Verte ».

L’inventaire aussi des fleurs de bitume, coquelicot, oseille commune, fenouil, avec leur utilisation possible en tisane ou en en salade, cueillis et consommés au printemps et à l’Automne (une planche par saison).

J’avoue que j’ai une faiblesse pour la cartographie du « Temps de lumière » quand Elsa repère un 16 mars les premières fleurs de tilleuls et le 29 juin celles des magnolias de la rue Affre. Et aussi pour ce « Chemin du soleil » où je sais désormais que le soleil passe le matin par la rue Myrha et le soir par la rue Doudeauville et que, de l’atelier d’Elsa et son amie Camille, du 8e étage, on peut voir les soleils couchants.

A partir de mars 2020, coup de tonnerre sur la Goutte d’Or avec la crise sanitaire et le confinement. Elsa répertorie alors les amis co-confinés, les uns vers l’Ardèche, d’autres vers la Normandie et ceux qui n’ont pas bougé. Elle en est et n’a pas croisé les bras. Distribution de nourriture tous les jours à midi, aux démunis et aux migrants avec l’association Saint-Bernard puis avec « La table ouverte » sur la friche Polonceau. Avant le confinement, Elsa, cuisinait des plats pour des repas d’entreprise, ce qui constituait une petite partie de ses revenus. Et elle précise : « Je cuisine par plaisir ».

Pendant le confinement, elle a fait de même à l’association « Quartier libre » qui avait mis à disposition ses cuisines. Avec Sara, réfugiée syrienne et, comme elle, cuisinière émérite. C’était pour améliorer l’ordinaire des distributions.

Ce fut aussi l’occasion de cartographier les solidaires : la « table ouverte » qui a distribué 400 repas par jour pendant le ramadan et autant pendant le confinement, Pathe Ndiaye et Faty Musa de la boutique Barakatou qui ont fabriqué et donné 400 masques, Brigitte qui en a confectionné à la demande, la coopérative «La Louve » qui a fait des dons de nourriture distribués aux familles par le collectif 4C, les commerçants du coin qui donnaient des aliments etc.

Là, on sort de l’ordinaire, et on rejoint même l’extraordinaire d’un quartier. C’est la dernière planche. Bonne lecture !

« Déplier l’ordinaire », Cartographies narratives de la Goutte d’Or, 2018-2020, Elsa Noyons (ed. LJMTL). 45 euros.

Le livre sera en vente chez « Les Libraires Associés » à l’occasion d’une exposition de gravures reproduisant les dessins originaux. Elle débutera le 24 Juillet et durera tout l’été (fermeture du 10 au 17 Août)

N’hésitez pas, le lieu est splendide : « Les libraires associés » 3 rue Pierre L’Ermite Paris 18e (ouvert du mardi au samedi de 14h à 19h) Tel : 01 42 57 20 24