Rachid Arar, l’incontournable

Rachid Arar en tenue de cuisine dans le patio de l’Institut des Cultures d’Islam ©Edith Canestrier

Il figure, comme une ombre tutélaire, sur pas mal de billets de ce blog. Et pour cause, Rachid Arar est un homme d’action(s). Il concentre autour de lui des bénévoles fidèles, crée des liens multiples, et a construit un solide réseau. Tout ça pour organiser la solidarité dans son quartier. La Goutte d’Or est son royaume. Mais ne lui dites pas qu’ il est, à sa façon, un homme de pouvoir. Il proteste : « Non, c’est simplement de la notoriété. »

Le restaurant et l’association qui va avec, « La table ouverte », c’est lui. Il est, sans doute, l’une des premières personnes que j’ai rencontrée dans le quartier. Je venais de m’installer bd Barbès au printemps 2012 et déambulais avec une amie, rue Léon. Un type tout sourire, une belle gueule aux boucles brunes, s’est penché vers nous. « Vous voulez manger un couscous ? » On ne voyait rien de la rue : « Il y a un restaurant ? » « Oui, à l’intérieur ! » Depuis, « la table ouverte » est devenue ma cantine. Couscous ou tajine à huit euros, thé à la menthe et, pour les jours où j’ai envie de sucre, makrout et corne de gazelle. Aux beaux jours, déjeuner dans le ravissant patio de l’Institut des Cultures d’Islam (ICI) qui jouxte la salle de restaurant.

Le jardin de la friche Polonceau, né sur les ruines de la mosquée El Fath, c’est lui aussi. Cet été, le jardin s’est même transformé en centre de loisirs pour les enfants qui ne partent pas en vacances et encore moins, cette année, à cause de la crise sanitaire et la fermeture des frontières. Sur la friche, ont été installés trampoline, piscine en caoutchouc, douche. Et les enfants sont allés voir de plus près les poules et les dindons qui picorent le plus souvent hors de leur enclos. Tout cela était un peu de bric et de broc, mais ça rigolait, et ça vivait sous le cagnard, à l’ombre légère des roses trémières.

Rachid n’est pas tout seul. Son truc à lui c’est de s’entourer, et pour l’association, d’une bonne cinquantaine de bénévoles (il n’est pas sûr du chiffre). Au restaurant, ça fluctue. Nadira à la cuisine et ses deux splendides filles, toute en rousseur, Dounia et Turkia, au service. Mohamed le fidèle, Omar, Nabil, Ibrahim, au service ou à la cuisine, c’est selon. Au jardin, Abderrahmane, un pilier, qui a construit l’abri pour les joueurs de domino, et, avec Omar et Mohamed, veillé au grain cet été, pour qu’il n’y ait pas trop d’enfants sur les trampolines.

Pendant le confinement, à midi, le restaurant et le jardin se sont transformés en distributeurs de repas, barquette de plat cuisiné, pain, lait et bouteille d’eau. « On a distribué 650 repas par jour, précise Rachid. » Il y en avait pour tous, une longue file dans la rue Polonceau et la rue des Poissonniers : les habitants, des hommes de tous âges, des femmes avec caddie, des migrants et, même des sacs en réserve pour les mineurs marocains qui, un temps, ont semé la terreur dans le quartier.

La distribution de repas c’est l’ordinaire de la table ouverte, et plus encore aujourd’hui, où pendant et après la pandémie, la pauvreté s’est accrue. Rachid : « Entre midi et 14 heures, on distribue 80 repas gratuits tous les jours, tous les dimanche 50 repas pour les mineurs isolés étrangers du square Padikao à Belleville et l’association Les midi du Mie, 80 tous les jeudis pour l’association Solidarité Wilson. Et tous les soirs, 100 repas sont distribués à la friche Polonceau. »

J’y ajoute car il l’a oublié, un couscous ou un goûter gratuit, avant le confinement, pour les résidents de l’Ehpad, « l’Oasis » de la rue de Laghouat.

Qui finance tout ça ? « 20% la mairie, 20% les recettes de repas payants du restaurant, et tout le reste les donateurs, habitants, commerçants du quartier, et même Carrefour avec des produits à J moins deux. »

« La table ouverte » entretient aussi des liens étroits avec l’église américaine, l’église Saint-Bernard, la mosquée de Paris, la mosquée Myrha, le secours populaire, Linkee qui récupère les invendus, la protection civile etc.

Une question quand même ? Qu’est ce qui fait courir Rachid ? « C’est un héritage familial. Mon grand père, Mohamed El Kébir, vivait à Beni Menir (près de Tlemcen et de la frontière marocaine). Il cultivait le maïs, le blé, les fèves, et il avait des ruches. Il accueillait les voyageurs et les nourrissait. Mon père Mohamed a émigré en 1958 et s’est installé à la Goutte d’Or. Lui s’occupait des gens qui arrivaient du bled. J’ai commencé avec lui. Puis J’ai créé « la table ouverte » en 2009. Je menais parallèlement mon entreprise de peinture mais en décembre dernier, je l’ai liquidée. Franchement chaque année je me dis que je vais lâcher, mais je reprends de plus belle. La demande est là, les gens sont en bas, leur compte est à sec, ils viennent à midi et le soir, pour chercher à manger ou des fringues. Les vieux en particulier, avec leur retraite à 500 euros, comment veux-tu qu’ils s’en sortent? »

Du coup, bien sûr, Rachid Arar a un emploi du temps très serré: « Je ne dors pas beaucoup, je me lève à cinq heures, un café et la prière. A 6h30 je suis à l’ICI, je fais mon menu, partir les poivrons par exemple. A 7h 30, un café, tous les jours avec mon ami, M. L.., du côté de Marx Dormoy. A 8h, je prends mon caddie, direction le marché, le mardi, vendredi et dimanche à Simplon, le mercredi et le samedi au marché Barbès. A 9h, tous les deux jours, je passe les commandes à la boucherie, soit à celle du bd Barbès, soit rue des Poissonniers, soit rue de Jessaint. C’est Mohamed qui va les chercher.»

« Selon les jours, le week-end souvent, je retourne prendre un petit déjeuner avec ma famille. A 10h 30, je me mets au service et je ne bouge plus de là, jusqu’à 17h. A la fin du service, à partir de 14h, je tiens une sorte de permanence sociale, je conseille, je remplis des chèques, les loyers par exemple, et tout à l’heure avant notre entretien, j’ai même téléphoné à un anesthésiste pour un patient qui parlait mal le français. Quand je peux ,je vais chercher mon fils, Rayan, à la sortie de l’école.

Rachid Arar est né en 1961, à deux pas de la Goutte d’Or, à l’hôpital Lariboisière. La famille a habité un temps au 11 rue de la Goutte d’Or puis, pendant près de 20 ans, au 45. Mohamed, Le père est terrassier-poseur de câbles. Mais le soir, il tient aussi un café au 18 de la même rue. A l’affiche danse orientale et raï. « Tous les vendredis soirs, raconte le fils, c’était la java, ça dansait, ça picolait. »

La mère, Yamna, est femme au foyer et s’occupe de ses neuf enfants. L’eau et les toilettes sont sur le palier. Et la famille ne roule pas sur l’or. « On était pauvres, mais pas malheureux » nuance Rachid. Tout de même, pour améliorer l’ordinaire, le petit garçon, à 12 ans, fait la plonge chez Diouf, un restaurant sénégalais de le rue de la Goutte d’Or. « Et puis on allait faire du théâtre à l’Armée du Salut, j’ai joué Joseph et ma sœur, Marie, ça, c’était pour avoir un goûter. »

Rachid suit le parcours scolaire des mômes du quartier, la maternelle de la rue Saint Luc, le primaire à Jean François Lépine, et, au final, le CET de la rue Boinod. « Votre fils est excellent, a dit mon prof à ma mère, il va faire ajusteur. » « Un passeport pour le chômage, poursuit-il, il n’y avait pas de débouchés. Ni pour moi, ni pour mes copains, orientés pour être chaudronnier ou tourneur. »

C’est l’époque des petits boulots : « J’ai vendu des BD, posé des cartons et ciré les chaussures à la Gare du Nord. » Son grand frère Mohamed dit « Le capitaine ». Rachid en parle avec des étoiles dans les yeux « une vraie star du quartier »  a créé en 1972 le premier club de foot pour les enfants de la Goutte d’Or et,en 1986, Rachid rejoint son entreprenant frangin, à l’ouverture du café « La Goutte rouge » : « C’était l’un des premiers à faire des concerts, du punk, du rock. »

Avec un emploi du temps aussi serré, on s’interroge. Quelle place pour les loisirs ? « Mais oui, en rentrant chez moi, je prends le temps de lire et j’aime la musique : « Je viens de finir « Le sel de tous les oublis » de Yasmina Khadra que j’adore et dont j’ai lu tous les livres. Mais j’ai aussi toute la série des SAS, j’ai grandi avec. Il y en a une pleine étagère chez moi et ça fait râler Sooliha, ma femme. « Pour la musique, « c’est Otis Redding et Marvin Gaye « » Imagine, à 25-26 ans, j’avais la banane à la Elvis, et je portais des santiags. Alors cette musique là, c’est pour revivre, pour me ressusciter. »

Pas d’inquiétude! Trente cinq ans plus tard, Rachid ne porte plus de santiags, mais il a toujours « la banane » !