Catherine Geoffroy : état d’urgence

Catherine Geofroy à la bibliothèque de la Goutte d’Or. © Michel Setboun

On aurait aimé ne parler que de ça ! Avec Catherine Geoffroy, la responsable de la bibliothèque de la Goutte d’Or, ne parler que de cette poésie dont elle est friande : « Jacques Roubaud, Philippe Jaccottet, Jaques Réda ». Ou bien, avec l’ agrégée de lettres qu’elle est aussi, des classiques qu’elle lit et relit  : « Proust évidemment !».  Et même des contemporains : « Jean Rouaud et aussi Nicolas Mathieu, parce que je me sens proche de sa pensée et de son écriture ». Et pourquoi pas de Jane Austen « que je m’efforce de relire désormais en anglais ». On l’a fait bien sûr, avec gourmandise, mais vite fait, car il y a urgence.

L’urgence, c’est ce que Catherine Geoffroy appelle « la verrue ». De la fenêtre de son bureau, on peut voir une bonne trentaine (« mais cela peut monter jusqu’à cinquante ») de dealers de drogue vendant du Rivotril, du Lyrica, de la Prégabaline. A la criée. Des médicaments psychotropes qui sont généralement utilisés pour soigner les épilepsies ou des problèmes neurologiques. Ils sont utilisés là pour « la défonce ». Ce sont des drogues dures engendrant dépendance,  comportement agressifs,  hallucinations,  idées suicidaires et j’en passe.

Le carrefour des rue Fleury, la Charbonnière, de Chartres, au sud du quartier de la Goutte d’Or, est devenu un point névralgique. D’où qu’ils arrivent, les usagers de la bibliothèque sont tenus de traverser le groupe de dealers, sans masque, qui ne se poussent pas toujours, et qui agressent parfois, bref, un passage obligé pas très rassurant pour des usagers qui ont peu à peu vidé les lieux.

« Cette situation dure depuis la mi-juin à la sortie du premier confinement »  raconte la bibliothécaire, qui travaille désormais casque sur les oreilles pour s’abstraire du boucan.

Les bagarres entre dealers sont incessantes, à mains nues mais aussi au couteau. « Généralement, des jeunes gens complètement drogués s’affalent sur les marches qui séparent la bibliothèque du centre de musique Barbara. Et, le 7 juillet dernier, un jeune homme lardé de coups de couteau est venu agoniser à la porte de nos locaux » poursuit Catherine Geoffroy.

La situation a empiré au fil des mois, si c’est possible. En novembre, deux des grandes vitres de la façade ont été fracassées. « Au début on a pensé à une bagarre qui aurait dégénéré ». La bibliothèque a fermé. Une réouverture était prévue le 16 décembre. Mais la veille de la réouverture, dans la nuit, d’autres vitres ont été fracassées, et à coups de bélier. Là c’est devenu très clair, la bibliothèque gêne le « business ».

Aux pétitions des habitants, de l’ensemble des associations de la Goutte d’Or, via la Salle Saint Bruno, et bien entendu aux courriers du personnel de la bibliothèque, le Président de la République a répondu : « La question de sécurité que vous évoquez dans votre lettre constitue une des priorités d’Emmanuel Macron et fait l’objet d’une action résolue etc. »

Idem du coté du ministère de l’intérieur qui a répondu en novembre à la pétition des habitants et, en janvier, à la lettre du personnel de la bibliothèque, et quasi dans les mêmes termes : « Le ministre tient à vous assurer de sa totale détermination à garantir pour tous le droit à la sécurité..» Avec l’assurance également « de signaler votre démarche à Monsieur le Préfet de police pour un examen approprié. »

La réponse, la vraie, au delà des coups de menton, est venue du commissariat de la Goutte d’Or, situé à 100 mètres de là. Le personnel de la bibliothèque demande des contrôles et des verbalisations notamment pour le non-port du masque, le deal, les couteaux et des policiers en faction et en permanence le temps qu’il faudra. Réponse navrée du commissariat : « Nous n’avons pas assez d’effectifs ».

Pendant la fermeture, la mairie a fait installer une vidéo en interne pour pallier d’éventuelles intrusions. La bibliothèque a rouvert le samedi 9 janvier, mais pour deux après midi par semaine seulement , les mercredi et samedi pour trois heures à peine et couvre feu oblige, de 14h 30 à 17h30.

La bonne nouvelle c’est que le samedi de sa réouverture, il y avait foule. La scène avait quelque chose d’ubuesque, avec un passage au milieu d’une rangée de policiers et même de membres de la BAC, tout cela pour entrer en bibliothèque. Tout ce beau monde a déguerpi quelques heures plus tard, et le business a repris, as usual.

Catherine Geofroy, à livres ouverts © Michel Setboun

Catherine Geoffroy est arrivée aux manettes de la bibliothèque de la Goutte d’Or le 1er juin 2018. Elle a aujourd’hui 61 ans, des cheveux longs bruns, une tenue sobre et un rien sexy. C’est une élégante, érudite et affable. La bibliothèque de la Goutte d’Or était un choix. Son parcours professionnel en est émaillé. Des bifurcations qu’elle ponctue toujours d’un : « J’avais fait le tour, j’avais envie de changer. » Quand elle débarque à la Goutte d’Or, elle a déjà une très longue expérience. Elle vient de passer cinq ans à la bibliothèque universitaire de l’Ecole des arts déco, rue d’Ulm ; et auparavant, pas moins de dix neuf ans, à la bibliothèque du Centre Pompidou. 

Elle a passé le concours de conservateur de bibliothèque en 1988. A l’époque, elle vient de lâcher l’éducation nationale. Agrégée de lettres à 22 ans, elle a enseigné d’abord à Somain, un ville entre Douai et Valenciennes, puis à Creil.

Là voilà donc, à 28 ans, nantie de son diplôme de conservateur de bibliothèque, qui débute une nouvelle carrière à la bibliothèque nationale de la rue de Richelieu, à Paris.

De tous ces passages, elle en extrait le sel : « Aux arts déco., je me suis occupée de toute la signalétique. » A Richelieu, « ce fut la phonothèque, je m’occupais des vidéogrammes. » A Pompidou, « j’ai pris en charge l’organisation des expos et des colloques puis à partir de 2007, j’ai été rédactrice en chef du magazine à destination du public. Là, j’ai adoré diriger une équipe, interviewer les artistes faire des focus sur les colloques, j’ai découvert les plaisirs du journalisme. »

« L’école des arts décoratifs est un endroit splendide, une bulle dorée mais en 2018, au bout de cinq ans, j’ai eu envie de retrouver une bibliothèque publique, municipale. Il y avait trois fiches de poste dont celui de la Goutte d’Or. « Le poste était vacant depuis huit mois, depuis le départ à la retraite de la précédente responsable. Personne n’en voulait, quartier difficile,  j’ai sauté sur l’occasion. »

Catherine Geoffroy est née à deux pas de là, dans le 10e arrondissement. « Avec mes parents, nous venions souvent faire nos courses chez Tati. J’adore ce quartier.  Et j’ai retrouvé en arrivant ce que j’attendais, un vrai quartier populaire, une atmosphère presque villageoise, des myriades d’association avec qui j’ai pu tout de suite travailler. »

La bibliothèque de la Goutte d’Or est née en 1999 et elle a été rénovée en 2011. Elle est spacieuse, aérée et lumineuse. C’est une bibliothèque de taille moyenne qui contient quand même près de 60000 documents (livres et CD) et pour Catherine Geoffroy « un solide département musique, très très pointu. »

Vingt trois bibliothécaires sont à l’accueil répartis sur les quatre étages. Les enfants y sont accueillis pour l’aide au devoir, les migrants pour des ateliers de conversation ou pour constituer des dossiers, il y a des formations à l’informatique et, précise la bibliothécaire « des ateliers loisirs et bien être avec la fabrication de produits d’entretien ou cosmétique écolo et des ateliers de tricot et crochet qui ont un franc succès ».

Dès son arrivée, la bibliothécaire met en place ce qu’elle a appris à faire à Pompidou, des colloques, des débats, des documentaires, la conférence gesticulée de l’historien Gérard Noiriel : « Nos ancêtres les migrants », des débats autour de la gentrification avec des sociologues mais pas question « d’enfermer la bibliothèque dans un ghetto d’immigration et de pauvreté. »

Place donc à des thèmes aussi divers que la rencontre avec Alain Damasio et son roman d’anticipation, « les furtifs », « L’urbanisme en Chine », « la société des arbres »  et la botanique. Et en projet, un atelier lecture sur la littérature de voyage.

Tout ceci a volé en éclats pour cause d’insécurité et de couvre feu.

Une bibliothèque quasi en panne, un personnel qui désormais quitte son lieu de travail par une porte dérobée vers le bd de la Chapelle et évite ainsi l’entrée principale. Bref, un situation inouïe et qui dure depuis neuf mois. « On me dit qu’il faut le temps de remonter les filières mais nous ne sommes pas dans le même timing, pour nous, il y a urgence. Et je dis aux autorités publiques , faites quelque chose parce que ça risque de mal se terminer » affirme Catherine Geoffroy.

Alors viennent les seules questions qui vaillent, venir à la bibliothèque en tant qu’usager, venir y travailler, avec la trouille au ventre, comment cela est-il possible? Comment cela est-il permis ? La réponse fuse : « C’est inadmissible. Le sentiment qui domine chez le personnel et les habitants du quartier est la colère. Et moi aussi, je suis en colère ! »

Bibliothèque de la Goutte d’Or, 2/4 rue de Fleury. Paris 75018 Ouverte les mercredi et samedi de 14h30 à 17h3O