Les artistes de l’Institut des Cultures d’Islam poussent les murs

Salifou Lindou ©Marc domage

« Zone franche », le titre de l’exposition de l’Institut des Cultures d’Islam, (ICI) se réfère à ces enclaves économiques qui permettent aux entreprises qui s’y implantent de profiter d’avantages fiscaux. Mais ici il faut prendre l’expression à contrepied. Les seize artistes africains ou de la diaspora présents dans l’exposition profitent d’une enclave ( l’ICI ?) pour créer leur propre loi, se délivrer des frontières, laisser libre cours à leur création. Ils n’ont pour projet que de montrer les possibles, le mouvement, l’art et la manière de prendre le large. 

Ils viennent du Cameroun (doual’art), de Tanger (Think Tanger), et certains vivent à Berlin ou à Paris. Quarante et une œuvres, installations, peintures, vidéo, photographies, cartes, graphiques, forment le cœur de l’exposition dans les deux bâtiments de la rue Léon et de la rue Stephenson. Et c’est assez jubilatoire.

Dès l’entrée, le visiteur est prié de changer ses euros contre des Afros. Des billets à l’effigie des leaders africains des indépendances, Patrice Lumumba, Thomas Sankara ou Aminata Traoré, ex ministre de la culture du Mali et altermondialiste déclarée. Dans la foulée, un « global pass » lance une invite : « Voyagez là où vous voulez. Travaillez là où vous voulez » ». C’est la proposition de Mansour Ciss, artiste sénégalais qui vit à Berlin. Et propose justement une « déberlinade ». En clair, une mise à bas des décisions de la conférence de Berlin de1884 qui mit en coupe réglée l’Afrique, désormais sous la dépendance des nations occidentales (France, Angleterre, Allemagne, Italie, Belgique etc.). Avec cette utopie monétaire et ce passeport pour partout, le ton est donné.

SaÏdou Dicko, Fathiha Zemmouri, Malala Andrialavidrazna © ICI Marc Domage

Que se passe-t-il pour ceux qui passent les frontières ? De la violence dans une vidéo théâtralisée par Randa Maroufi. Corps compressés, malmenés, ceux généralement de femmes qui tentent de passer de la marchandise et parfois même de passer tout court la frontière entre Ceuta et le Maroc. On avait cru, à la chute du mur de Berlin (le mur de la honte) le soir du 9 novembre1989, qu’un nouveau monde s’ouvrait. Tragique erreur. Depuis, près de soixante neuf murs et clôtures sont construits ou programmés partout sur la planète. Et Fatiha Zemmouri met tout cela en scène sous forme de cartes en tôle froissées et jetées à terre. Car ces obstacles meurtriers ne provoquent que de la douleur et…n’empêchent rien. A jeter.

Les frontières s’emploient aussi à détruire les modes de vie traditionnels des nomades du Sud Sahel pour Mohamed Arejdal qui fixe les empreintes des pas des dromadaires, ces voyageurs du désert, coincés entre la frontière Ouest du Maroc et le Sahara occidental.

Franchement on peut presque rire de tous ces obstacles, en jouant à « Road to Shengen », le jeu vidéo de Salim Bayri. Un périple où rapidement on est balayé dans sa course à la migration. Fini de rire, les dés sont pipés, c’est rapidement « game over ». Le jeu continue avec Mariam Abouzid Souali dans une figuration très réaliste du jeu au tir à la corde entre deux groupes d’enfants, Nord contre Sud, où il n’est pas difficile de deviner qui des deux gagne.

Oui, mais le capitalisme a beau jouer les gros bras, il y a un infini des possibles, ces détournements où l’homme se réinvente, se joue des obstacles. C’est ma partie fétiche de l’exposition.

Chourouk Hriech ©ICI Marc Domage

J’aime que les hommes se prennent pour des oiseaux, comme dans la mise en scène de Chourouk Hriech et sa formidable vidéo intitulée « à qui appartiennent les cieux », dans laquelle une main maladroite tente de circonscrire les nuages. L’artiste a aussi dessiné des paysages de ville en noir et blanc, Tanger, Douala, Paris. Et partout ce détail, les talons hauts que portent les folles de mode d’Afrique et que l’on retrouve à l’identique, décorés de wax, dans les boutiques de la rue Doudeauville à la Goutte d’Or.

J’aime aussi, les aquarelles de Saïdou Dicko, ancien berger au Burkina Faso et désormais peintre, qui montre les détournement du plastique envahisseur dans les villages d’Afrique. Les bidons dévolus au pétrole servent désormais de récipient pour l’eau et même, remplis de terre, de pot pour faire pousser des arbres.

J’aime enfin, parce que c’est ma madeleine à moi, l’installation de Salifou Lindou, dans le hall du bâtiment de la rue Stephenson. Ces nappes en plastique et ces bouilloires «made in China » suspendues au dessus des têtes des visiteurs, censées servir aux ablutions des croyants, vendues dans tout Barbès. Et que je l’avoue, j’ai acheté en arrivant ici (1 euro) en 2012.

Les objets de culte voyagent aussi, changent d’usage. Ils deviennent parfois même objet de décoration. On les trouve dans les bazars de la Goutte d’Or mais aussi chez les « branchés » du Marais et d’ailleurs.

Enfin une salle entière est dévolue au travail du chorégraphe, styliste et graphiste Smaïl Kanouté que j’ai rencontré en 2017. https://edithcanestrier.wordpress.com/2017/06/19/smail-kanoute-la-vie-xxl/

Lui, en carte, en graphique et en vidéo, raconte Fégui, le village Soninké de ses parents, près de Kayes au Mali. Son voyage pour retrouver ses racines lui qui est né à Paris. Et passe ici pour un Malien et là bas pour un Français. Smaïl raconte en graphique, la généalogie de tout ce village, famille par famille, la sienne bien sûr, mais aussi leurs routes migratoires. Des vidéos montrent la vie, les mariages, les fêtes au village et ces interminables salutations qui ponctuent les rencontres en Afrique. Ce sont autant de bénédictions dont celle-ci : «Je bénis tous ceux que je connais et ceux que je ne connais pas. »

De Fégui à ailleurs toutes les routes sont possibles. Car pour les Africains, partir, c’est « faire l’aventure ».

L’ICI va désormais se désenclaver et, au mois d’Avril, « le Cercle Kapsiki » composé des cinq artistes de doual’art, en collaboration avec le collectif Mu de la Goutte d’Or, installera une douzaine d’effigies de Calao dans les quartier de la Goutte d’Or.

Cercle Kapsiki ©Marc Domage

Le Calao est un oiseau qui, dans la mythologie des Sénoufo du Sud Mali est symbole de savoir, de fertilité et permet d’un coup d’aile le passage au royaume des morts. « Les fables du Calao » est un parcours sonore où se mêleront tous les accents des populations qui peuplent le quartier. Jacky Libaud, éminent connaisseur en ornithologie, y racontera les oiseaux, y compris les Goélands, qui sillonnent son ciel.

« Zone franche », qui court jusqu’au 1er Août, n’est pour l’heure visible que sur internet. L’avantage c’est qu’on peut s’y balader avec sa souris, voir les nombreuses vidéos qui généralement sont d’une durée de 30 minutes, assister aux coulisses de ces rencontres entre les artistes à Douala, Tanger et Paris, écouter les interviews des artistes etc.

https://www.institut-cultures-islam.org/zone_franche/

En attendant évidemment de s’y rendre pour de vrai : ICI Stephenson :

56 rue Stephenson 75018 Paris.

ICI Léon : 19 rue Léon 75018 Paris

Pour les événements à venir :

https://www.institut-cultures-islam.org/