Chez « Le livreur du bled », l’Afrique dans tous ses étals

Hamel et Junior devant leur « épicerie fine « , rue des Poissonniers © Michel Setboun

Ils sont dans l’air du temps. Une méga expo à Marseille à « la Friche de la Belle de Mai » avec des chefs africains, une expo d’artistes camerounais à l’Institut des Cultures d’Islam dans le cadre d’Africa2020, une étoile au Gault et Millau pour le restaurant Mosuke dans le 14e arrondissement à Paris tenu par le chef d’origine malienne, Mory Sacko. Lequel fait également un tabac avec sa « cuisine ouverte » sur France 3.
L’Afrique est tendance et on découvre même qu’elle a une cuisine.

Hamel Tchakui et Junior Epfouli Ngunda, eux, viennent d’ouvrir une épicerie fine africaine en plein cœur de Château Rouge.

Le local est clean : étagères de bois clair, bocaux en verre enfermant les produits, vrac, petits sachet en papier kraft que les patrons du « livreur du bled » confectionnent dans l’arrière boutique etc.

« L’épicerie » a ouvert le 16 avril. Avec un logo rigolo façon BD : La tête hilare, surmontée d’une chéchia, d’un Africain tenant une calebasse remplie de légumes et fruits exotiques. Et illustrant l’enseigne clin d’œil : « le livreur du bled ».

Aux manettes du lieu, deux trentenaires, qui ont un itinéraire quasi similaire, immigration des parents, enfance et adolescence en cité de banlieue et …parcours scolaire d’excellence.

Junior Epfouli Ngunda, en jean et tee shirt, est tout en muscles. Il est né à Brazzaville et est arrivé en France à Corbeil Essonne, à l’âge de cinq ans. Ses parents vendent, comme il dit, « des babioles » sur les marchés. Il est titulaire de deux masters, le premier en automatisme et informatique industrielle et un deuxième en management et ingénierie commerciale.
Il a travaillé chez Renault et PSA, vécu pour Airbus deux ans à Hambourg en Allemagne et il ajoute : « J’étais toujours seul, toujours en déplacement, je dormais à l’hôtel tout le temps, je n’en pouvais plus. »
Alors, Il a lâché son poste d’ingénieur pour tenir boutique.

Il a rencontré son futur associé à la fac de Rouen où tous deux ont passé leur master : « On était amis puis on s’est un peu perdu de vue. Au départ, le projet était de livrer des produits africains via internet, des produits avec une vraie traçabilité. Mais, en 2019, quand Hamel m’en a parlé, j’ai répondu : « Je suis débordé, je travaille du matin au soir. » Ensuite, j’ai réfléchi et on a revu un peu le « business model ». 

C’est ainsi que l’idée a germé d’une boutique au cœur de Château Rouge, « la place publique de la nourriture africaine », comme dit Hamel Tchakui.

Le coin des produits frais, manioc, plantain et  même barracuda fumé ©Michel Setboun

Lui est un peu le théoricien du projet et en attendant que l’affaire soit sur les rails, il a gardé son travail : « Ingénieur chez Orange, en charge d’un très gros client ». Il vient donc à Château Rouge à partir du jeudi.
Basket siglés Alexander Mcqueen, c’est manifestement un fan de mode. Il promène sa silhouette élégante et filiforme avec un calme souverain, le même sans doute qui lui a fait « survoler » sa scolarité.

Il est né à Douala au Cameroun et a rejoint Levallois Perret puis une cité d’Evry avec sa mère et ses deux sœurs, à l’âge de douze ans. Son père qui est resté au pays est économiste. Sa mère était prof en sciences de la vie et de la terre à la fac de Douala et est devenue éducatrice spécialisée pour handicapés en France. Ses deux sœurs sont dans la finance au Luxembourg.

Hamel est un premier de classe, « sans trop travailler » commente t- il. Pas question pour autant de se faire traiter de « boloss », une variante de crâne d’œuf chez les ados. «Je faisais pas mal de foot, je sortais beaucoup, mais bon, en cours, j’ai toujours été très concentré. »
Après un bac S, il fait une prépa à Rueil, entre en école d’ingénieur à Rouen, travaille en alternance pour Orange qu’il intègre en CDI en 2015. Il repasse par la case HEC à Paris en 2019 et obtient fin 2020 un master en innovation entrepreneuriale.

Junior qui est rentré en France en Septembre 2019 monte avec Hamel un dossier pour la société d’économie mixte de la ville de Paris (Semaest). Et un dossier qui a tout pour plaire : l’entreprise préempte des locaux vides, ou installe des boutiques au rez-de-chaussée des bâtiments des bailleurs sociaux qu’elle loue ensuite à un loyer inférieur au prix du marché (2300 euros pour les associés du « livreur du bled »).

La Semaest essaime dans la Goutte d’Or des boutiques « innovantes », censées rompre l’uniformité des commerce et peut-être même aussi son ambiance Black Mic-Mac : échoppes minuscules, à la façade un peu flapie, surchargée de produits exotiques et hantées par une foule en caddies venues de banlieue s’y ravitailler. Le week-end, on peut se prendre pour un touriste, quelque part à Bamako ou Brazza, au milieu d’une foule pressée et gouailleuse.

Depuis quelques années, pour le meilleur tout de même, sous l’égide de la Semaest, une boulangerie haut de gamme, une librairie, un fleuriste ont ouvert dans la Goutte d’Or. Certaines boutiques ont un franc succès commercial, comme « Maison Château Rouge », une marque de vêtements et de vaisselle inspirés par des motifs africains. Le créateur vient d’ailleurs de renouveler une « capsule » avec Monoprix. Le tee shirt qui imite le « tie and dye » africain, s’y vend quand même 85 euros. Un peu cher pour les habitants du cru.

Hamel et Junior sont conscients du problème. Hamel : « Les gens ne sont pas fortunés et ils ont même un pouvoir d’achat très bas. Il faut se faire adopter. Mais notre priorité est de montrer qu’on peut bien consommer dans un beau lieu. Nos produits sont naturels, riches en bien-être, pas plus chers qu’ailleurs. » Ajoutons, qu’il faut aussi attirer une clientèle qui a ses habitudes, les Camerounais, rue de Panama, les Ivoiriens rue Myhra, etc.

80% de ce qui se vend à l’épicerie vient d’une coopérative du Cameroun : le penja (poivre), les fruits du baobab, l’arachide, les haricots. Les fleurs d’hibiscus arrivent de Côte d’Ivoire, le fonio (une céréale au goût de noisette) du Burkina Faso, le poivre sauvage de Madagascar. Toutes ces provenances sont signalées sous les bocaux.

Mais, en juin, deux mois après l’ouverture, il a fallu modifier la physionomie du local pour attirer la clientèle africaine rebutée sans doute par un lieu trop rangé, trop propre, donc…cher.

Ainsi une partie de la boutique a été réaménagée. Hamel et Junior ont créé un coin avec ce qui fait l’ordinaire de Château Rouge, les sacs de riz, de graines diverses et variées, millet, orge, semoule de blé, boîte de pâte d’arachide. Ils y ont ajouté des produits frais : manioc, patate douce, plantain. Poissons congelés venus du Sénégal : daurade, chinchard ; et même, barracuda fumé. Le tout pour que la clientèle s’y retrouve.

Junior et Hamel, le tandem du «livreur du bled » ©Michel Setboun

Junior lui a une autre idée pour attirer le chaland. Leur vanter ces herbes qui participent de la médecine ou de la cosmétique traditionnelles : la poudre de Chébé du Tchad (un fortifiant pour les cheveux), les feuilles de Kinkeliba (dépuratif), ou de Moringa du Kenya pour lutter contre la fatigue, la poudre du fruit du baobab riche en vitamine C et le Séné, un laxatif utilisé aussi pour perdre du poids.

Justement, le jour de notre entretien, un bonhomme tend vers Junior, un sachet de Chébé. Il a la boule à zéro : « Est que cela va me permettre de faire repousser mes cheveux ?» Junior se marre : « Non, c’est pour empêcher la chute, pour vous c’est trop tard. »
«Tant pis, conclut le chauve, je l’achète pour ma femme. »

Un autre s’inquiète, un petit sachet d’épices à la main : « Y a t-il des traces de crevette car je suis allergique ? » Junior perplexe : « Non, là ce sont des épices, je ne vois pas pourquoi on pourrait y trouver des traces de crevette. » J’interroge l’inquiet pour savoir ce qu’il pense de la nouvelle boutique. La réponse fuse : « Ici, ils respectent l’Afrique. »

Nantie de cette réplique, je me suis offert ma boisson préférée, un jus de gingembre (3euros) et je me suis dit que je retournerai chez « le livreur du bled » pour ce petit bocal qui contient de la gelée de fleurs d’hibiscus (6,90 euros).

C’est qu’il va falloir aussi attirer les « moundélé ». Les « blancs » en lingala, la langue parlée au Congo, la langue maternelle de Junior.

Le livreur du Bled
46 rue des poissonniers
75018 Paris – Metro 4 Château Rouge
Ouvert du Lundi au Dimanche de 9h à 20h
tél : 06 50 54 17 93 ou 06 16 06 13 30

serviceclient@lelivreurdubled.com