Alassane Injai : médiateur de la République

Alassane Injai devant la Salle Saint Bruno © Michel Setboun

En poussant la porte de la Salle Saint Bruno, dans le quartier de la Goutte d’Or, impossible de le louper, il est là, à l’accueil, assis dans son minuscule bureau, face à un ordinateur, masque aux motifs africains et lunettes sur le nez, portable à portée de main. En boubou de bazin, bracelets africains, bagues aux doigts, ou en streetwear, c’est un élégant. Et quand il se déplie et, là pour la photo, il est massif, immense. Affable et souriant, il ne cache pas son aversion pour les curieux, les journalistes en particulier : « J’ai toujours refusé les interviewes mais là, c’est Wardine qui a insisté. »

 Effectivement Wardine Ibouroi, de l’association Home-Sweet-Mômes l’a convaincu de me rencontrer et même insisté auprès de moi : « Va le voir. C’est une figure, un pilier de Salle Saint Bruno. »

La Salle Saint Bruno (SSB) ? Une structure associative assez originale créée en 1992 par des habitants et un collectif associatif. Le siège est dans les locaux de l’ancienne paroisse de l’église Saint Bernard. La SSB est une manière de chef d’orchestre qui regroupe une bonne partie des associations de la Goutte d’Or, et elles sont nombreuses.

Au menu : offre de salles de réunion pour les petites associations, pour les fêtes mais aussi travail sur l’insertion pour les personnes éloignées de l’emploi, aide à l’accès au numérique, aide à la création d’activités notamment culturelles, infos via un site web sur toutes les activités et les actualités des associations du quartier et enfin organisation de l’immense fête annuelle du quartier en Juin.

Ce que Wardine Ibouroi ne m’avait pas dit, c’est que j’allais avoir affaire à un pudique, un taiseux. D’accord pour parler et abondamment de son travail, mais pas un mot sur lui, sa vie, son parcours. Je m’y suis cognée deux fois, en vain.

Ses confidences sur lui même se réduisent à quelques infos tout juste dignes d’un CV et encore, livrées avec moultes hésitations.

Alassane Injai est né en 1973 à Pelundo en Guinée Bissau. Au pays, ses parents sont agriculteurs. Mais je ne saurai rien sur le pourquoi et le comment, il est arrivé en France en 1992, à vingt et un ans, chez son oncle dans le quartier de la Goutte d’Or. Il commente sobrement : « j’ y ai trouvé mon bonheur. » Un temps vendeur chez Tati à Barbès, il s’est intégré dans le quartier via des associations dont URACA qui existe encore et qui s’occupe des problèmes de santé des migrants venus d’Afrique.

Il vit encore dans le quartier et il fait le geste, « pas loin d’ici ». Il s’y est marié et a trois enfants « grands. » Pas la peine d’aller plus loin, sous peine d’agacer.

Alassane a un sacré atout. Il parle plusieurs langues : le portugais (la Guinée-Bissau est lusophone), le français, et pratiquement toutes les langues d’Afrique de l’Ouest : le Wolof, le Mandingue, le Diola, et même le Créole de Guinée etc.

Il a suivi une formation à l’Agence nationale de formation professionnelle pour adulte (AFPA) de Stains pour devenir ce qu’il est aujourd’hui, médiateur,  et en contrat avec la Salle Saint Bruno depuis vingt ans.

Le quartier de la Goutte d’Or est, comme disent les sociologues, un « quartier ressource » pour les migrants et notamment les primo-arrivants. Ceux-là défilent à la Salle Saint Bruno pour avoir des infos tous azimuts et c’est Alassane qui les reçoit : « Pour une demande d’asile, d’aide médicale d’état, des cours de français, je reçois aussi ceux qui sont malades et sans ressources pour les orienter vers les hôpitaux proches, Saint-Louis ou Lariboisière, ou encore les restos du cœur. Bref, voilà ce que je fais à longueur de journée, du lundi au vendredi. »

Ce n’est pas sa seule fonction: « Je suis un référent dans le quartier. Beaucoup de gens, quand ils ont des soucis viennent me voir notamment dans mon milieu africain. »

Des exemples ? « Prenons la gestion des allocations familiales. Certains hommes envoient au bled tout l’argent du ménage ce qui nuit aux enfants. Certains envoient aussi l’argent pour épouser une autre femme au pays.  Alors, je discute avec le couple. J’essaie de dénouer la crise et surtout de protéger les enfants.

« Il y a aussi ces histoires de mariage entre cousin et cousine. Si on me signale ça, j’interviens aussi.

« Notre gros problème aujourd’hui c’est que nos enfants divorcent tout le temps et au moindre prétexte.  Chez nous, on ne se marie qu’une seule fois et on ne se sépare qu’en cas de mort. Ce sont nos valeurs et il faut l’expliquer aux jeunes générations. Nous avons des réunions communautaires où nous débattons de tous ces problèmes.

« Enfin, il y a l’excision : la maman est partie en Afrique faire exciser sa fille, n’a rien dit à son mari et ne l’a avoué qu’à son retour. Le mari est furieux et veut divorcer. Là aussi on discute en famille.

« Mais là c’est un peu tard, non ?  »

« Oui, c’est vrai mais on explique, primo que c’est interdit aussi bien en Guinée qu’au Sénégal, ce n’est pas une bonne valeur et biologiquement on sait que ce n’est pas bon non plus. Il y aura débat au cours d’une réunion. Cela dit, les histoires d’excision sont plus rares aujourd’hui. »

Quand on demande à Alassane comment il voit la situation aujourd’hui à la Goutte d’Or, s’il trouve qu’elle s’est améliorée ou pas, depuis qu’il y vit et travaille, il est optimiste : « Franchement c’est positif. Quand je suis arrivé et même quand j’ai signé mon contrat avec la Salle Saint Bruno en 2001, il y avait une délinquance totale, un énorme trafic de drogue, des agressions. Là il y en a eu encore avec la présence des mineurs isolés marocains dans le quartier. Une femme s’est fait arracher son collier, récemment, juste à notre porte. Mais globalement le quartier est plus sûr.

« Il y a eu aussi des efforts au niveau de l’urbanisme, on faisait des permanences sur le logement dans les années 90, et après la rénovation du quartier, beaucoup de familles ont été relogées. »

D’Alassane Injai c’est encore Wardine Ibouroi qui en parle le mieux : « Il est connu et reconnu. C’est un trait d’union entre les habitants qui vivent dans le quartier, le monde associatif et les dispositifs républicains. Il oriente beaucoup de personnes sur l’accès aux droits. Il connaît les usages et les coutumes des uns et des autres. Il explore tous les univers. Il est « le médiateur de la République. »

Wardine toujours : « Il t’a parlé de son vélo ? » « Non ! » « Pourtant, on le surnomme « l’homme à vélo », il en fait depuis toujours avant que tout le monde s’y mette. »

Et voilà, pendant que certains s’épanchent à longueur de colonnes sur leurs états d’âme, il est des « indispensables » qui ne la ramènent pas et ne veulent parler que de ce qu’ils font. Dont acte.