Yohann Abbé : homme de goûts

Yohann Abbé devant sa boutique « Au marché de la Côte d’Ivoire « © Michel Setboun

La voix est douce, le bonhomme chaleureux, et avec ça, d’une indéniable beauté. Disons le tout net, Yohann Abbé est solaire. Il a le look des trentenaires d’aujourd’hui (il aura trente ans le 22 novembre) : sweat à capuche, jeans, casquette à l’occasion, barbe soignée, bagues aux doigts, anneau à l’oreille et parfois même cauri accroché à la boucle.

 Il a ouvert en février 2021, « Au marché de la Côte d’Ivoire », une épicerie fine entièrement consacrée à des produits de ce pays d’Afrique de l’Ouest.

Plus exactement, il a réouvert celle que ses parents, Antoinette et Jean, avaient créé en 1994.

Une échoppe d’à peine 13M2 où Yohann venait enfant et où, précise-t–il, « je venais aussi quand j’étais étudiant pour aider ma mère et pour me faire aussi un peu d’argent pour partir en vacances. »

Antoinette, la maman, a tenu boutique seule à partir de 2002 au divorce du couple. Elle est morte brutalement à 54 ans. La boutique a été reprise alors par un cousin. Jean, le père, qui fut, tour à tour, manutentionnaire et gardien d’hôtel, décède lui aussi, à 62 ans.

 A sa mort, Yohann et ses sœurs,  Lynda et Ophélia, organisent une manière de conseil de famille et décident de garder « le berceau familial ». Lynda est professeur des écoles, Ophélia commerciale, Yohann qui a obtenu en 2015 un Master Gestion de projets après un DUT Technique de commercialisation, est tout indiqué pour prendre les rênes de la boutique : « On s’est dit : nos parents ont travaillé dur, cette boutique nous a nourri pendant vingt-cinq ans, faut pas fermer.».

Dès lors, Yohann entreprend de la rénover : « J’ai fait appel à un ami architecte, gardé l’enseigne et installé toutes ces étagères que vous voyez, réfléchi sur le packaging (papier kraft et bocaux en verre) et, après trois semaines de travaux, j’ai ouvert le 4 février 2021. »

La boutique est ravissante, et, malgré sa petitesse, semble aérée. Sur les étagères de bois, trônent une bonne cinquantaine de produits ensachés, avec au fond un congélateur pour l’Attiéké. Hormis des bananes plantain, pas de frais.

Dès l’ouverture, et à la grande surprise du nouveau patron, les anciens clients sont au rendez-vous : « C’est là que je me suis rendu compte, que ma mère ne se contentait pas de tenir la boutique, elle était une amie, une psychologue, et même une conseillère matrimoniale, c’est une figure de la diaspora ivoirienne. »

Antoinette a rejoint Jean Abbé en 1986. Le couple s’installe en Seine-Saint-Denis, dans une cité de Villetaneuse où Yohann et ses soeurs grandissent. Mais bon, pas question de les inscrire au collège du coin. Les parents sont catholiques et ambitieux pour leurs enfants : « Ils voulaient que nous fassions de longues études. » Yohann se retrouve donc au collège privé catholique d’Enghien-Les-Bains « au milieu des fils à papa ». Il est bon élève « sans trop travailler, j’avais au minimum 14 ».

 C’est qu’Antoinette veille au grain. Son diktat : « Ta première femme, c’est ton diplôme. »

 Le fiston passe son bac avec mention, rejoint la fac de Saint-Denis  où il obtient son DUT, puis rejoint une école de commerce à la Rochelle. Pourquoi la Rochelle ?  « J’avais besoin de prendre un peu l’air », et après trois ans d’étude, il  obtient un master en 2015.

Il fait des stages à Bruxelles puis à Athènes. S’intéresse à l’économie sociale et solidaire. Travaille pour une association comme chef de projet. Puis trouve un CDD et sa voie : « J’accompagnais des réfugiés à « l’entrepreneurial » et je formais aussi ceux qui les accompagnaient. »

Désormais il accompagne les profanes dont je suis.

Les habitants de la Goutte d’Or se sont habitués à leur boutiques foutoirs, remplies  jusqu’à la gorge et souvent dans un joyeux capharnaüm. Là, on est ailleurs, c’est hyper rangé, clean, et peut-être même plus cher. Yohann opine : « Oui, c’est un poil plus cher que ce que l’on trouve à Château Rouge à cause de la présentation mais je veux aussi élargir la clientèle, la diversifier, toucher les jeunes, les blancs et pourquoi pas les touristes. »

Hélàs, les blancs ne sortent guère de leur maigres connaissances en matière de nourriture africaine : des confitures d’hibiscus, des jus de bissap ou de gingembre, et de quelques épices.

Et « Au marché de la Côte d’Ivoire » on bute sur la multitude d’étiquettes aux noms inconnus. Allez savoir ce qu’est la poudre de Soumara, de Sioko, d’Akpi, de Moringa ?

Yohann fait le guide : il connaît les vertus de toutes ces plantes vendues en feuilles ou en poudre entre 3 et 5 euros. Et la plus efficace d’entre elles, le Moringa : « Un antioxydant qui est multivitaminé. Il contient toutes les vitamines du groupe B, C, A et E, et il renforce les défenses naturelles. La poudre de Soumara provient d’une amande et c’est une épice qu’on utilise dans le  Tchêp (prononcer tiep). Elle lutte contre l’hypertension. L’Akpi est un anti constipant et est utilisé aussi contre les infections oculaires. Les fruits du baobab que je vends en bonbons ou en poudre sont gorgés de vitamine C, etc.

Pendant notre entretien, une grosse dame est entrée pour demander une poudre pour perdre du poids, mais là, elle est repartie bredouille, tout comme, un fin connaisseur, un blanc habitant du quartier, venu réclamer des graines de Moringa à planter sur son balcon. Las, ce qu’on appelle aussi « l’arbre de vie » ne pousse pas dans nos contrées.

Une autre dame, probablement une fidèle, s’est dirigée droit sur les bananes plantain en a pris quatre, les a payées et est repartie sans dire un mot et une troisième a rempli à ras bord son caddie de sachets d’Attiéké, une farine à base de manioc « tout indiqué pour les allergiques au gluten » a lancé Yohann en rigolant.

Ainsi donc on découvre ce que les africains appellent des aliments-médecine. S’y ajoutent ceux qui sont à la fois utilisés en alimentaire et en cosmétique: « Par exemple, le cacao que je vends en poudre ou en beurre, est un antioxydant, un antiinfectieux et un antidiabétique… En cosmétique, on l’utilise pour hydrater la peau.

Je suis repartie avec cet « antitout », du Moringa en poudre. J’ai vérifié la posologie sur internet : une à deux cuillérées à café par jour à saupoudrer sur un plat, une sauce ou à ajouter dans un yaourt. J’ai acheté aussi un savon à base de beurre de karité, de curcuma et de carotte.

Quelques jours plus tard, j’ai confié à Yohann que je l’utilisais pour mes fréquents lavages de mains. Il n’a pas été d’accord : « Ce savon est pour le corps et le visage, il ne faut pas dévaloriser le produit. » Dès lors, je me le tiens pour dit.

Yohann Abbé à l’entrée de sa boutique et une passante en pleine courses © Michel Setboun

« Au marché de la Côte d’Ivoire »

66 rue Doudeauville, 75018 Paris

Metro Château-Rouge ligne4

Ouvert du Lundi au Samedi de 10h à 19h30

Fermé le Dimanche

aumarchedelaciv@gmail.com