Farida Yahmi : libre !

Farida Yahmi au comptoir de son restaurant, « La Fa Brick ». © Michel Setboun

Farida Yahmi a pignon sur rue. Des restaurants, des cafés qu’elle ouvre puis referme pour s’en aller voir ailleurs et ce, depuis 2009. J’en ai compté au moins six dans le quartier de la Goutte D’or. Désormais, il en reste trois : « La Fa Brick » rue Myrha, «Les Mah-Boules », rue de Jessaint, et le petit dernier, une annexe de « La Fa Brick », rue Ordener.

En matière de femmes maghrébines, j’ai des lacunes. J’ai bien rencontré quelques pétroleuses au « jardin l’Univert », des Kadidja, des Fatma. Des manières d’aventurières, avides de rencontres, de vie associative. Pour le reste, je les côtoie plutôt au marché Ornano, en pleines courses avec caddie. C’est léger !

 Là, je sentais que j’avais affaire à une pointure, de ces femmes puissantes qui émergent là où on ne les attend pas.

J’appréhendais un peu. Allait-elle me faire le coup de la self-made woman avec business plan à l’appui ? J’avais tout faux. « Un entretien pour un blog ? C’est oui, et c’est exceptionnel parce que la com’, c’est pas mon truc ! ». Pour la photo, ça a été d’abord « Ah non !», puis après une forte insistance « oui, mais j’aime pas trop. »

Le photographe avait beau être dûment annoncé, Farida n’a pas changé un iota à son look habituel : sweat à capuche, bonnet, pantalon et basket. Pas de maquillage, pas de chichis.

Dès l’entrée, le tutoiement est de rigueur, et une proposition qui va avec, autant dire une invitation, « tu prends quelque chose ? »

J’ai donc rencontré une hyper active, simple, sans apprêts et sous des dehors un peu bourrus, une sensible dont les yeux s’embuent à l’évocation de Mohand-Saïd, son père, personnage central dans sa vie, décédé il y a deux ans.

Farida Yahmi est née le 18 juillet 1967 à Azazga une commune de haute Kabylie « entourée de montagnes », à trente kilomètres de Tizi Ouzou. Elle est la sixième d’une fratrie de huit. Mohand a émigré en France dans les années 50, comme son père avant lui dans les années 20. Il est ouvrier chez Citroën et vit à l’hôtel.

Djorha, la mère, rejoint son mari avec quatre de leurs enfants en 1973. Farida a cinq ans. La famille habite un minuscule 25m2, rue du Nord, dans le 18e arrondissement de Paris. « Je me souviens de toilettes dans la cour. On était sans doute très pauvres mais ce sont mes parents qui m’en ont parlé, moi, j’étais heureuse, je vivais dehors tout le temps. »

Un ou deux ans plus tard, Farida ne sait plus, la famille s’installe dans un appartement plus grand, rue Richomme, dans la Goutte d’Or. La dernière de la fratrie, Rachida, naît en 1975. Farida va à la communale du coin, une école qui existe toujours à l’angle de la rue Richomme et de la rue des Gardes. « C’était très mélangé, se souvient elle, j’étais entourée de Portugais, d’Italiens, pas mal de Juifs, les Maghrébins étaient minoritaires. »

Là encore, pour les enfants, c’est la belle vie : « On allait jouer au Démol, une dune terrain vague (l’actuel square Léon) et il y avait deux entrées, si on faisait des bêtises, ça nous permettait d’échapper à la surveillance de nos frères, on filait par une des deux sorties. » Pas question par contre d’échapper à la surveillance de Djorha : « On n’avait pas intérêt à rentrer en retard, sinon, c’était la rouste ! »

Pour l’entrée au collège, Mohand veille aux grains : « Mon père essayait de tout faire pour nous protéger ». Donc pas question d’aller au collège du coin, ce sera le lycée Jacques Decour, dans le 9e, un collège-lycée plus chic, avenue Trudaine. Farida : « J’avais sans doute des capacités mais l’école ne m’attirait pas, je réagissais en fonction du prof et, à un moment, j’ai lâché prise, en seconde, je séchais les cours. J’ai arrêté. »

Mohand est furieux : « Il m’a dit ou tu reprends tes études, ou tu travailles ou je te renvoie en Algérie. » Farida : « J’ai trouvé un travail dans la journée ».  Là voilà vendeuse chez un grossiste du Sentier. « David Boudara, c’était mon patron, il avait pas mal de boutiques et il m’a beaucoup appris. J’y suis restée quatre-cinq ans, Je faisais tout et je bougeais beaucoup. Et elle ajoute, bravache : « Puis l’élève a dépassé le maître : J’ai pris la responsabilité d’une boutique de prêt à porter pour hommes rue Notre Dame de Nazareth. Puis ça a été Passy, l’Opéra, la rue des Francs Bourgeois, je n’ai fait que les beaux quartiers. »

On est en 1989. Farida a 22 ans. Il s’appelle Moustapha. Ils s’aiment, ils se marient, Il ne veut pas qu’elle travaille, elle lâche tout : « J’étais très amoureuse, je me suis soumise. » Une petite fille, Karine, naît de leur union. Mais les amours sous cloche n’ont qu’un temps, sept ans quand même. En 96, Farida prend le large avec sa fillette et retourne dans sa famille : « Je n’avais pas un sou, plus rien. »

Elle travaille un temps dans le restaurant d’une de ses sœurs, puis dans un café rue Montmartre. Elle fait les annonces, Il y a une boutique à céder rue des Martyrs : « Une vraie poubelle, je la prends. J’en fais une boutique de prêt à porter, j’en ouvre une autre rue Yvonne le Tac. Le soir, je travaille chez mon père, qui a pris « le café Mauricet », rue Myrha (NDR : l’actuel emplacement de la librairie « La régulière »). On est en 1999 : « Il y a de l’héroïne et du crack dans la rue Myrha mais malgré tout je découvre un autre travail, j’adore ce que je fais.

«Je vois quand même un quartier qui s’est ghettoïsé. Y a pas un bar où une femme peut entrer boire un café. Il faut aller place de la Mairie ou aux Abbesses. J’ai envie de créer un lieu où ma mère puisse aller. »

Farida Yahmi dans son nouveau restaurant de la rue Ordener © Michel Setboun

C’est en 2009, que Farida « prend » comme elle dit toujours, « La Môme » rue Stephenson, un resto avec terrasse. Puis tout s’enchaîne : « J’ai pris « les planches de Deauville » rue Doudeauville, puis « le Mistral », un petit bar maghrébin réputé du quartier devenu sous la houlette de Farida, « le Mistral gagnant dont j’ai fait une pizzeria et que j’ai gardé sept ans. »  Ce n’est pas tout : « j’ai pris aussi « le jardin de Djena », rue Stephenson, un salon de beauté pour ma fille. 

Partout Farida s’adjoint les services de membres de sa famille, sa sœur Sonia et Salem son neveu. Elle revend tour à tour la Môme, le Mistral, les Planches de Deauville. Ouvre en 2018 la « Fa Brick » (le Fa, c’est la première syllabe de son prénom), puis, dans la foulée, en 2019, les « Mah-Boules ».  Le premier est un restaurant de cuisine orientale tenu par sa cadette, Rachida. L’autre un très grand café-restaurant de cuisine traditionnelle avec terrasse. Son nom en forme de jeu de mots, vient de ce terrain de pétanque installé au cœur même du restaurant, une idée de Farida. Les « Mah-Boules » est tenu par Salem et Nacer, deux de ses neveux.

Un nouveau restaurant est né le mois dernier, rue Ordener, une seconde Fa Brick, tout petit, mais aussi cosy que le premier, une sorte de street-food avec vente à emporter, couscous, tajine, brick et pâtisseries orientales.

Qu’est ce qui fait courir ainsi Farida ? Qu’est ce qui fait que son itinéraire donne le tournis ? La réponse fuse : « Quand je commence à m’ennuyer, quand je sens venir la routine, je m’en vais. »

Mais encore: « J’aime inventer des lieux, j’aime créer, et j’aime aussi associer mes sœurs et mes neveux à l’aventure. Est ce un certain goût du pouvoir ? Est ce que j’attends une certaine reconnaissance ? Je n’en sais rien.

« Je suis une entrepreneuse mais pas dans un but financier, mon hobby, c’est de créer.  Et dans ce quartier tout est à faire. »

« On pourrait se remélanger, je veux recréer une mixité.  Le fait que je sois une fille du quartier m’en donne l’opportunité. Je veux montrer qu’à la Goutte d’Or, on peut créer autre chose que des bars où il n’y a que des mecs. »

C’est fait !

Farida Yahmi , à »La Fa Brick », de la rue Ordener, le cinéma égyptien est à l’honneur © Michel Setboun

« La Fa Brick », 20 rue Myrha Paris 75018 tél : O1 46 06 61 51

« La Fa Brick » 47 rue Ordener Paris 75018

Les « Mah-Boules » 14 rue de Jessaint Paris 75018 Tél : 09 52 16 16 69