Le « jardin nostalgie » d’Abderrahmane

Abderrahmane Taguemount dans son potager : un petit coin de Kabylie © Edith Canestrier

Tous les jardins, même les plus minuscules, ont des parfums d’enfance. Abderrahmane Taguemount fait partie de ces jardiniers qui font un pied de nez à l’exil, reconstitue dans un coin du quartier de la Goutte d’or, sur ce qu’il est convenu d’appeler désormais « La friche », un souvenir, une nostalgie.

Pas facile, même si il s’y prête volontiers, de tenir longtemps le jardinier sous les questions. Abderrahamane dit « Abdel » , est un homme orchestre. C’est un grand gaillard, proche de la cinquantaine, très brun et la casquette vrillée en permanence sur le crâne. D’accord pour s’asseoir deux minutes, d’accorder un moment, mais bon, il lui faut surveiller les pâtes qui cuisent et seront distribuées en barquette pour les démunis dont la file s’allonge des 10h30 le long du grillage de la rue des Poissonniers. Encore  une question ? Le voilà qui se lève pour aller nourrir la nouvelle portée de chatons qui batifolent autour de nous.

Je connais Abderrahmane depuis la création de « La Friche », un terrain vague loué par la mairie du 18e arrondissement à l’association « la Table ouverte »en 2017, un lieu un peu improbable sur les ruines de l’ancienne mosquée El-Fath. Longtemps livré aux herbes folles mais aussi aux déchets de tous ordres, cannettes, papiers etc.

Je sais que c’est notamment Abderrahmane et son alter ego Mohamed qui ont délimité des parcelles avec du bois de récupération, bâti le barnum qui désormais abrite les buveurs de thé et les joueurs de dominos. C’est toujours Abdel qui, l’après-midi , surveille de près les bambins du quartier qui sautillent dans les deux trampolines ou plongent dans la piscine de plastique.  « La friche » est un des seuls asiles offert à ceux qui ne partent pas en vacances, quand les nombreuses associations du quartier ferment une à une leurs portes, l’été.

Abderrahmane est né à Alger et n’y part pas ou plus : « Le billet est trop cher et puis il n’y a plus grand monde de ma famille là bas. » Trop de disparus dont sa maman morte pendant le Covid.

Il a vingt huit ans quand il débarque en France. « Avant J’ai vécu en Allemagne, en Espagne. » J’ai fait les marchés, j’ai longtemps travaillé dans le bâtiment, j’ai fait aussi le cuisinier, tu sais, on cherche une autre vie. »

Mais dans cette autre vie, il y a des souvenirs qui affleurent, ceux des vacances passées, avec sa fratrie (quatre garçons, deux filles) et ses parents dans le village des ancêtres, en Kabylie, à Zekri.

C’était comment ? « Très sauvage, c’est la montagne mais il y a aussi une rivière. On avait des figuiers, des oliviers. Mes parents faisaient tout, l’huile, le miel. On avait des puits à côté des maisons mais pas d’électricité qui n’est arrivée qu’en 94. J’ai reconstitué ici ce qui me manque. » Exit les questions, Abdel se lève et lance : « Viens voir !

C’est un potager, un fouillis de verdure tout en courbe, envahi par les feuilles de courges façon nénuphars, « un potager à l’anglaise ».

Abderrahmane et sa fierté : une calebasse © Edith Canestrier

La parcelle d’Abdel, jouxte celle d’un autre seigneur du jardin, Abdel aussi, et se colle au grillage de la volière qui abrite poules et pintades, le tout sous un toit de buddleias (arbre aux papillons). Il y a là bien sûr, tomates, aubergines et courgettes, thym, romarin et menthe des champs. Un figuier, un olivier, deux ou trois plants de maïs et toutes sortes de courges, oranges, vertes, énormes.

Au passage, Abdelrrahmane me signale un gros plant de verveine : « Je l’ai ramené du bled, sens, tu n’en as jamais senti de pareilles » (je confirme).

Dans le potager, il y a bien sûr des fleurs enfin surtout du jasmin et même du jasmin de nuit. Enfin, et c’est le clou du spectacle, une énorme calebasse se cache derrière une petite barrière. C’est la première, car les autres ne vont pas tarder à courir sur le grillage de la volière. Les calebasses en Kabylie servent au barattage du lait. Et là, on est ailleurs, peut-être même à Zekri.